La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1556
1555 | 1557

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Eugène [Demolder]
  • Lieu de rédaction
    Corbeil-Essonnes, Demi-Lune
  • Date
    1891/08/30


Texte

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Que le diable m’emporte ! Mon brave Eugène, voilà une lettre que je croyais que tu avais depuis le 17 Aout ! ou plutôt que tu aurais du avoir depuis le 17 Aout. Elle avait été écrite le 17. Le 18 je pars pour Cancale intimement persuadé que j’avais remis la susdite lettre à mon domestique pour la jeter à la boite. Cinq ou six jours après mon arrivée làbàs, en farfouillant dans des paperasses de fond de malle, pour y trouver ma carte de Bretagne, je découvre la lettre que je croyais partie ! Vite je la porte au bureau de poste de Cancale, sans m’apercevoir que l’adresse portait : Mr Eugène Demolder 61. Quai du Hainaut, Paris (!!!!). (C’est le gâtisme pur! Enfin ! il a lieu – !!!) La lettre me revient, après avoir été ouverte comme « lettre tombée au rebut ». Elle était retournée à Cancale puis revenue à St Malo, puis à Paris, dans l’enveloppe de l’administration des Postes. Voilà son histoire, à la lettre !
Du reste rien à changer à cette lettre que je t’écrivais : La situation s’est empirée & la dette de l’hôtel aussi. Je ne peux être juge dans l’alternative de savoir si Degroux doit rester à Paris, ou aller à Bruges. Bruges est bien brouillardeux et fiévreux l’hiver pour un bronchiteux ! Puis, cela l’avancera-t-il ?? Il me paraît avoir une grande appréhension du retour en Belgique ! Il y a beaucoup souffert de la platitude de la Vie morale, & du dédain artistique, très réel, qu’on lui porte. Peut-il y vivre mieux qu’ici ? Je ne veux & ne peux me mêler de cette question, & à ce propos je ne vois pas quel conseil je pourrais donner à Degroux. Ce pauvre petit diable intelligent souffreteux & très artiste, tout seul, sans famille m’intéresse fort je t’assure, & tu le comprends facilement. Mais que faire ? Il n’y a personne à Paris, il y est inconnu, & sa peinture tu en conviendras, est des plus invendables.
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– Doré a fait beaucoup d’esquisses peintes dans le genre des tableaux de Degroux. Il ne les vendait guère, mais la similitude est évidente. Degroux n’a pu les voir. Les tableaux de Degroux sont plus sauvages, et ont un côté plus génial. Seulement par moment ils sont comiques, et appellent le rire. Son art ressemble à un clavier de piano sur lequel un Auvergnat aurait dansé la bourrée. Il y a de belles notes, mais que de cordes cassées !! Par moment on croirait que cette « incomplétude » est voulue. Il est difficile de porter un jugement sur cette organisation, curieuse, certainement, mais « être curieux » ne suffit pas ! Puis la cocasserie de l’être lui-même, son coté voulu d’étrangeté cuistrale & funambulesque, sa canne à pommeau d’or, ses bagues en diamants, (au clou !!) et sa cravate professorale induisent à la défiance, & nuisent à l’œuvre. On est si fatigué ici de toutes les Péladanteries, & de toutes les Pédanteries ! On ne pourrait être trop simples maintenant !! « l’aspect Baudelairien » retarde, & est rangé dans l’armoire o[ù] sont accrochés les habits à basques de Gavarni, & le chapeau d’Henri Monnier. Il apporte d’ailleurs, ce bon Degroux, dans des travestissements, une certaine naïveté qui les lui fait pardonner facilement, & ses yeux bons & intelligents, plaident pour le désir d’excentricité, & le font facilement excuser.
– J’ajoute, que le plus terrible c’est qu’il fait quelquefois des choses du dernier mauvais, et qu’il croit bonnes. Il m’a montré : « une famille péchant à la ligne sur un lac. » qui est vide d’art, et ne signifie absolument rien du tout ! Cela m’étonne que Lemonnier n’ait pas collé sur cette toile quelques adjectifs rares et exotiques dont il se réserve l’importation.
– L’art de Degroux n’est pas plus flamand que français. Parfois il ressemble à Breughel et parfois à Delacroix & à Doré. C’est un art qu’il peut faire partout. Il est en lui. Ce qui plaide pour son séjour en Belgique, c’est
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qu’il pourrait peut être y trouver plus de bien être, et y être plus aidé. Voilà les seules raisons qui militent pour son retour labàs. À moins que tu n’en connaisse d’autres. Je t’assure d’ailleurs que si personne ne lui vient en aide j’aurai recours à la tombola. Ce sera honteux pour le gouvernement Belge, mais je le ferai, – avec l’entier consentement de De Groux bien entendu.
Ah ! reçu ton livre & lu : Tout cela est d’un art très délicat, & écrit véritablement. Certes tu es heureux de ne pas être ici & de pouvoir écrire pour toi, comme tu me le disais. Seulement tu dois écrire. Je te reparlerai de ton livre après-demain. Et ma fille aussi te remercie ! – L’An prochain tu es invité à venir en Bretagne pêcher des crevettes & des homards à la plage de La Guymorais : « Guy-mor » : la mer du Guÿ, en breton. Nous y avons loué une baraque, là, pour l’An prochain. Il n’y a qu’une maison la nôtre !. 300 frs par an toute meublée ! C’est entre St Malo, & Cancale. Nous irons y manger des huîtres et voir les Cancalaises, mais pas avec l’œil de Feyen-Perrin !!
Comme ma fille n’est pas majeure, je ne lui permet pas d’écrire aux garçons, elle ne pourra te remercier que verbalement, & avec ma permission encore ! Mais elle sera majeure en 1892 ! & alors cela ne me regarde plus ! C’est très joli la « Bretagne Normande » o[ù] nous avons loué. Ce sont des paysages rocheux avec des plages de sable fin, et des mers bleues. La Guymorais est une des plus désertes & des plus sauvages de ces plages là.
– Enfin l’invitation doit être acceptée en Aout. Paul viendra peut être avec toi. Mais j’espère bien te voir aux Expositions de 1892 ! Tu ne vas pas rester comme un gros crabe dans la vase du Canal de Vilvorde !
À toi Mon Vieil & à bientôt. Bonnes amitiés chez toi.
Ton ancien
Fely
Monsieur
Eugène Demolder
avocat.
61 Quai du Hainaut
Bruxelles
Hotel du Lion d’Or
Knocke
Belgique