La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0370
0369 | 0371

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Félicien] [Champsaur]
  • Lieu de rédaction
    Corbeil-Essonnes, Demi-Lune
  • Date
    1885/07/11


Texte

[1r° : 1]
J’ai à vous prier Monsieur de m’excuser de ne point vous avoir adressé un mot de remercîment pour les lignes d’éloge extrême parues dans le Figaro, & que vous me faites la gracieuseté de m’envoyer. Je ne lis guère de journaux, – non pas par le mépris affecté qu’ont beaucoup de gens pour cette forme de littérature la plus vivante certainement de notre temps, mais pour ne pas nuire à mes énormes repos & des Rêvasseries qui me sont chères. Et puis je ne vous remercierais que des lèvres, & par courtoisie rudimentaire car j’ai horreur de toute popularité, & des baisers de la grande « Fama » si facile pour les « Onhètes Gens ». – Mon art n’est pas, n’existe pas, je ne vois là que de « l’esprit facile » & ces formes d’art me sont en répugnance ; il n’y a point à en parler je crois. Je le disais à Gaston Bérardi il y a quelques jours : je chéris mon obscurité, j’en ai fait un dilittantisme, & par ces temps o[ù] tous les peintres
[1v° : 2-3]
triquent à la toile, comme queues-rouges en foire, n’être pas su, constitue une enviable distinction. – Je n’expose pas pour ne pas m’exposer à recevoir une mention honorable décernée par des Messieurs qui n’ont souvent pas trop d’honneur pour leur besoins personnels, puis je ne reconnais à personne le droit de m’honorer, cette reconnaissance me paraissant être le comble de l’humilité ! – Je ne sais si je ferai quelque chose qui me plaise, (quant à plaire aux autres je m’en moque comme de mes gants de l’an dernier). Je suis, ce me semble dans la position de ces femmes qui sont grosses d’êtres singuliers, coïtés par le diable, peut être étonnants, peut être simplement hydrocéphales, qui ne peuvent pas sortir par des vagins normaux. Dussé-je m’ouvrir le ventre comme un Japonais, il faudra bien que cette « pansée » isse à la vie, & que ce monde que je sens s’agiter en moi livré aux colères des nationalités opposées qui m’ont donné leur sang, vienne en bonne lumière ! – Et si tout cela n’est qu’une souris ce ne sera pas la souris de tout le monde : Non hic mus omnium ! comme nous disions au temps ou épris de langues non pas mortes mais mourantes, je traduisais le déli pour ma seule joie Sidoine Appollinaire. Je n’ai qu’une qualité : un idéal mépris du public : mes dessins n’ont été qu’une façon d’abaisser ma fesse au niveau de sa face. Si le reste de mon moi produit qui vaille, à son heure, cela ne le regarde pas ! – « Et comme on lui demandait à quoi faire il se peinait en un Art qui n’estait à la cognaissance de peu de gens : j’en ai besoin de peu, dit-il – j’en ai besoin d’un, – j’en ai besoin de PAS UN ! » Ça c’est du Montaigne.
Et quand j’arrive à « me gober » – pour parler comme Mr Droz – deux minutes, jamais plus ! – ou à gober un de mes confrères, j’ouvre un vieux portefeuille, je regarde la Mélancolia & le Chevalier de la Mort de Durer ou l’estampe aux Cent florins de Rembrandt, ou le vieux Breughel & je sens immédiatement descendre en moi le juste sentiment du niveau de l’Art macairesque, macaronique, simiesque qui est nôtre. pas envoyé Je vois danser dans le vide les
[1r° : 4]
Squelettes des faux grands hommes : Faux Vélasquez, faux Véronèse faux Rubens, faux Tout ! C’est Laid [illisible: barré] Les collets à palmes s’avachissent sur les clavicules & les quatrièmes côtes, trop chargées de décorations abandonnent les thorax « trop honorés ». Tout disparait s’efface. enfin, & s’enfonce dans le gris de l’Éternel oubli !
Voilà ce que je pense des moi autres & de moi. Cela ne vaut pas le chant glorieux de l’alouette au premier matin, ou les fleurs [illisible: barré]
Voilà, si j’en excepte, cinq ou six noms que Notre ami Octave Mirbeau connaît bien, ce que je pense des autres & de moi. Cela ne vaut pas le chant glorieux de l’alouette au premier matin, ou le bouquet de fleurs blanches que la Viorne amoureuse jette au rebord de ma fenêtre.
Acceptez mes affectueuses Sincères Civilités
Félicien Rops
Je vais à Fontainebleau passer ces quelques jours de vacances, – prenez moi s.v.p. à 6 heures Jeudi nous, irons dîner n’importe où si vous si vous tenez à ce que nous « causions ».
F. R,