La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0428
0427 | 0429

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Eugène] Rodrigues
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    1892/04/27


Texte

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Excuse-moi Mon Vieux Copain, de te répondre dix ou douze jours trop tard ! C’est la faute aux autans ! La ½ Lune qui devait me rendre la santé s’est compliquée d’une autre Lune, mais rousse celle-là ! et j’en ai été victime. – Je me suis remis au lit avec toutes sortes de maladies plus insupportables les unes que les autres : bronchites, congestions nouvelles, poitrinasseries etc etc. Et ta lettre a attendu sa réponse : bien facile à faire cependant ! : Il fait trop froid la bàs, pour mettre le nez dehors ! Si tu peux l’y mettre : gagne le joli village de Monthermé, au confluent de la Meuse & de la Semoy, frète une calèche fermée, et remonte la Semoy jusqu’à Bouillon.
– Entre chez un libraire de Charleville et achète : L’Ardenne par Léon Dommartin, c’est le modèle des Guides ; il te renseignera bien mieux que moi ! Mon amour pour la bécasse nous retenait dans les bois de la frontière, et me faisait oublier les grands paysages des environs de Mézières. Ah ! Charleville. J’y ai cependant passé de jolis soirs ! j’y ai été un tantinet directeur de théâtre et j’arpentais la place Louis XIII, au bras de la deuxième chanteuse, Lugazon, des grandes coquettes, qui avait quelques bontés pour ton vieil ami ;
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o[ù] joue-t-elle maintenant les mères nobles ? – Que le hasard ne me la fasse jamais revoir ! Je veux ne garder d’elle que le souvenir de sa houppe blonde & de ses grands yeux cerclés de bleu ! Et comme elle chantait exquisement faux dans les Mousquetaires de la Reine ! Ah ! les Souvenirs qui arrivent en foule maintenant : Et Tom le modèle des griffons à poil rude ! Quel battement de cœur quand s’arrêtait son grelot ! – Et patati et patata ! Quel vieux gâteux à rabâchages je fais déja. Je te reverrai avec grand plaisir. Au fond j’ai peur d’être devenu « gâteux » très sérieusement. Mes amis font semblant de ne pas s’en apercevoir, – avoue-le !, – par une délicatesse dont je vous sais gré, à tous, mais cela y est ! Avoue ! Je n’ose pas me remettre à dessiner ! Je me sens gâteux te dis-je !! Il y a déja longtemps que je « vibertise » ! Le dernier dessin du Zadig m’a éclairé sur ma situation réelle, & je suis mûr pour la maison Dubois. Tu verras que cela va finir comme cela !
à bientôt Cher Ami, présente tous mes respectueux compliments à Mme Rodrigues (tu vois : voilà que je ne sais plus s’il faut un S à Rodrigues ! Gâteux te dis-je,
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gâteux jusqu’aux moëlles ! – En admettant qu’il m’en reste.
Je vais me vendre au Diable pour tâcher de récupérer un peu de talent & d’ortographe : « orthographe » veux-je dire !
Belles amitiés de
ton Vieil ami Félicien Rops
beau Cas !!
N.B Mais il ne voudra pas de moi ce cochon là ! Il est trop sûr de moi !