La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0222
0221 | 0223

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Camille [Lemonnier]
  • Lieu de rédaction
    Paris
  • Date
    1881/01/20


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Camille
J’ai toujours tant de choses à te dire que je ne peux t’écrire que deux mots. J’ai quitté Bruxelles comptant y revenir deux jours après mon départ & j’étais parti simplement pour accompagner une belle dame qui retournait à Paris. Arrivé ici, il m’est tombé un tas de choses bonnes & mauvaises sur les bras & j’y suis encore jusqu’au col en cet empetrement ! . Et voilà comment je n’ai pas été te demander une côtelette & deux bonnes heures de causerie à bâtons rompus sur le dos de nos ennemis. Je n’ai pas même pu t’écrire que tu avais fait une très belle chose ton mâle, tous les jours je poussais jusqu’au Palais-Royal pour y acheter l’Europe & savoir ce qu’elle en disait. – Ne te presse pas de vendre cela à Kistemaeckers quoique je lui ai, à lui, conseiller de traiter avec toi. Je ferais avec bien du plaisir une dizaine de planches pour le Mâle. Je les vois bien. Donc ne te presse pas. Si mes illustrations de l’Assommoir viennent bien, nous entamerons la chose cet été vers Juin si tu veux, & alors nous conduirions le Mâle chez le bon éditeur Charpente. Je crois à un succès avec ou sans dessins.
[1v° : 2]
J’ai vu l’Exposition Belge. Il y avait des choses très curieuses à travers tout ! – mais au fond cela retarde. Des Alfred Stevens tout à fait admirables !! de bons & de médiocres. C’est somme toute le meilleur peintre que la Belgique ait produit & comme facture, je trouve que c’est encore celui qui peint le mieux à Paris. Il y a des gens comme Degas, Nittis, Manet qui vont plus loin dans le rendu de la vie moderne, qui y voient autre chose, plus aigu, plus grand, plus de notre temps, mais aucun n’a un rendu matériel aussi adorable que le sien. Comme je te l’ai dit si j’apprenais à peindre, je voudrais être son élève. –
J’ai été bien étonné de voir que j’avais exposé !! (!) – C’est une farce de Jean Rousseau, – farce assez niaise. Il a ramassé un tas de croquis – comme on en fait dans des lettres pour réjouir ses petites cousines & des dessins de rebut & il a exposé le tas. – Cela m’est égal d’ailleurs & j’en ai ri. J’aurais pu jouer un mauvais tour à l’administration des Beaux-Arts & faire retirer tout cela par huissier, mais en bon garçon je n’en ai rien fait.
J’ai eu la Goutte ! comme Arthur Stevens – et sans beaucoup de raisons de l’avoir. Au fond j’éprouve malgré moi de la sympathie pour ce grand gaillard qui a fait du tort à bien des gens de talent (ce n’est pas de moi qu’il s’agit !! !) par un esprit « mercantilement exclusiviste » ce qui est tout à fait impardonnable ; mais qui a fait beaucoup de bien aussi en apportant de la bonne peinture chez nous. Puis les défauts
[1v° : 3]
qu’il a manquent malheureusement aux Belges. C’est dommage aussi qu’il n’ait pas fait plus de critique d’art & même de la Littérature pure. on ne trouve pas souvent des nerfs & de l’Esprit & un tempérament d’audacieux. Bref il a beaucoup péché mais on a plaisir à lui pardonner vraiment.
Je vais prochainement collaborer à un livre curieux sur les peintres d’ici. Je ferai là dedans : les peintres Belges & j’aurai une belle occasion de dire ce que je pense des Stevens. Ce que j’en pense d’ailleurs est plus à leur éloge qu’à leur détriment ! Et je tâcherai de dire vrai – avant tout. – Le salon se prépare bien. – Alfred Verwée, un bon peintre d’ailleurs, qui aurait été un grand peintre s’il avait pu rendre la Vie au lieu d’en rendre l’aspect extérieur. fait dit-on un beau tableau pour Paris, comme la décoration de la Légion d’honneur le tracasse fort, il dit maintenant grand bien d’Alfred Stevens & de tout les Stevens, après en avoir bien du mal, – sauf à reprendre voix après la décoration ! c’est d’un sottisier tout cela, & ce genre d’esprit est très commun chez nos peintres. J’ai horreur des gens qui vont peser leurs propres affaires dans l’opinion qu’ils portent sur les autres. J’ai souvent dû défendre « les Stevens » contre les Verwée, & voilà que c’est moi qui ai eu tort. Bizarre ! Je te réserve des paquets d’eaux fortes tous une liquidation de mon passé artistique. Continue à faire de belles choses que tu publieras ici, il ne faut pas être seulement le premier écrivain Belge, il faut que tu sois un premier écrivain de partout.
À toi Mon Vieux Camille & à bientôt
Félicien Rops
Deux mots un peu longs !
Je te raconte tout cela, parce que c’est de l’actualité, & que l’on m’écrit de Bruxelles que « dans une réunion de peintres, on a dit que j’étais un ennemi des Stevens ! chose contre laquelle je proteste avec indignation, et ce qui me vexe, c’est que Alfred Verwée qui sait le contraire, n’a rien dit !! ! T. SVP !!
[1r° : 4]
J’ai toujours eu pour les deux Stevens une très vive admiration. Joseph est tout simplement l’un des promoteurs de la bonne peinture en Belgique c’est un maître peintre qui a eu la plus grande influence sur son frère. – Alfred est son élève, cela n’est pas niable. C’est aussi un admirable peintre. J’ai fait toujours mes réserves & je t’ai dit mon opinion quand on a voulu le bombarder : peintre de la modernité ce qui était d’une bêtise poussée. – Peu de peintres ont été moins de leur siècle qu’Alfred Stevens ! et peu d’artistes en ont moins compris la souple & étonnante diversité : physiologiquement, psychologiquement & physiquement. Voilà mon opinion nette, elle n’a pas varié, elle s’accentue de plus en plus & elle est partagée par tous les voyants d’ici – par tous !! Nous en causions encore avec Foucaut, qui est maintenant l’un des premiers comme critique d’art, et il était de mon avis, avant que je ne lui eusse dit mot de mes opinions, à ce sujet. – Quant à Arthur, je ne t’ai pas caché non plus ce que j’en pensais comme caractère, mais je préfère passer dix minutes & son intellectuelle & brillante compagnie que six ans avec les conversationnistes du Cercle Artistique ! y compris même Devaux & Émile Leclercq !! D’ailleurs en tout dans la vie j’agis avec netteté franchise et quelquefois brutalité, mais je dis ce que je pense & « non aultrement !! Je suis furieux d’ailleurs & si je t’en écris, c’est un peu pour déverser ma colère, toi tu comprends. –
Comme je n’ai pas ta nouvelle adresse Hannon mettra ceci à la poste. –