La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 3122
3121 | 3123

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Maurice [Bonvoisin]
  • Lieu de rédaction
    Strasbourg
  • Date
    [1879/01/12] [+]
    Datation sur base de l'apostille.


Texte

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Mon Cher Maurice,
Me voici à Strasbourg, cela va t’étonner hein ? et par une merveilleuse neige. Il me semble que je me promène dans un Albert Durer. Nous sommes ici depuis quatre jours avec Gouzien qui m’a enlevé comme une pensionnaire pour aller à Weimar et à Munich, musiquer je ne sais pas encore quoi ou plutot entendre musiquer. ‒ Ces voyages qu’on n’a pas prévu sont toujours charmants et je suis enchanté d’être parti. ‒ Je t’ai écrit relativement à un billet de 500 frs resté en souffrance comme disent les bons industriels, à Paris et qui a dû te retourner. Les 500 francs te seront envoyés dans quelques jours à mon retour avec le montant des intérêts en retard et des frais – tout cela doit bien se monter à une vingtaine de francs me semble. J’espérais avoir une réponse de toi avant mon départ, car on ne sais jamais o[ù] tu es.
J’ai fait emballer avant mon départ trois eaux fortes et j’ai donné l’ordre de les faire expédier aux waggons lits
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de la rue Scribe. Il y en a une pour toi et je pourrai peut être te laisser l’autre qui est très rare parce que je connais un bonhomme qui en a une épreuve, et je pourrai me la procurer. ‒ Dans tous les cas dans dix jours au plus je serai à Paris. Écris moi poste restante à Munich (Bavière) J’y serai dans deux jours. ‒ J’ai un énorme besoin de voir la Pinacothèque et de monter dans la statue de la Bavaria. Mon Cher Ami c’est adorable de voyager l’hiver. Je devais partir pour Monaco mais cette petite excursion va m’empêcher d’y aller. J’ai fait avant de partir un grand diable de dessin – presqu’aussi grand que la tentation de St Antoine & que j’aurais bien voulu garder pour moi. Il est intitulé Πορνοχραθης – Pornocratie. Une grande femme nue la plus belle que j’ai pu trouver, nue comme une déesse, en bas de soie noire à fleurs rouges, grands
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gants noirs – gainsborough de velours sur tête blonde, les yeux bandés, debout sur la frise d’un temple bizarre, se détachant sur un ciel illuminé d’étoiles, est conduite par un cochon – à queue dorée – dont elle tient la laisse. Ma modestie m’autorise à dire que cela me parait très bien. – Dans le fond du ciel sombre des amours s’envolent indignés, pendant que sur le bord de la frise les petits génies de la peinture de la poésie & de la musique pleurent leurs illusions.
Cela est dans les mains de Sichel le marchand de tableaux et je crois bien que cela n’en sortira pas – Cela n’est pas léger mais cela est un peu nu avec ostentation, sans cela je t’aurais expédié la chose, mais tu m’as dit que tu ne voulais pas acheter de dessins légers ou du moins nus. Je parle de nudités dans le genre de St Antoine. J’ai conseillé à Sichel de faire faire des cadres à volets pour ce sujet la comme le cadre de la Tentation
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de Picard va le voir quand tu iras à Bruxelles chez Bonnefoy il est remarquable & cela te donnera des idées. ‒
À bientôt Mon Cher Maurice. N’oublie pas en m’écrivant de m’envoyer le montant des frais et les intérêts du mois en retard. Je ne veux pas que tu perdes cela par ma faute. Joins-y le montant chiffre du montant. Au dernier billet de Janvier – Je ne me le rappelle plus. ‒ Je parle du dernier qui doit écheoir le 30 janvier.
Bien À toi ‒
Fély

Register

Nom - personne

Maurice Bonvoisin, dit Mars (Verviers 1849 - Monte-Carlo 1912)
Fils aîné d’un industriel du textile verviétois, Maurice Bonvoisin mène de front jusqu’à l’âge de 32 ans une carrière d’homme d’affaires et de dessinateur humoristique. Il publie ses premières caricatures, sous le pseudonyme de Mars, en 1872 dans Le Monde comique et collabore ensuite au Journal amusant et au Charivari. Il rencontre Rops vers 1874. Sous l’impulsion de ce dernier, il s’initie à la gravure dans les années 1875-1876 et publie plusieurs eaux-fortes dans les albums de la Société internationale des Aquafortistes (1869-1877). En 1881, il déménage à Paris sur les conseils de Rops et s’y forge une réputation internationale dans le domaine de la presse illustrée. Bonvoisin a été l’un des collectionneurs et marchands les plus importants de Rops, assurant la vente de dessins majeurs tels que Pornocratès , La Saisie ou Le Scandale . Selon Péladan, sa collection comprenait en 1896 « 2000 planches environ » soit « la moitié de l’œuvre » de l’artiste. Sa collection vendue publiquement en 1935 comporte près de 174 œuvres et livres de l’artiste. Rops adresse au moins 183 lettres à Bonvoisin entre 1874 et 1884. La correspondance échangée entre les deux hommes livre de nombreuses informations sur la technique du dessin et les pratiques commerciales de Rops.
Armand Gouzien (Brest 1839 - Guernesey 1892)
Compositeur, critique et inspecteur des Beaux-Arts. À partir de 1868, Rops lui adresse 127 missives. Il sera l’un de ses meilleurs amis et un important collectionneur et diffuseur de son œuvre. Après des études de médecine, Gouzien s’oriente vers le journalisme et la critique dramatique et musicale. Fondateur avec Villiers de l’Isle-Adam de la Revue des Lettres et des Arts (1867-1868), il collabore à de nombreux périodiques (L’Événement, Le Gaulois, Le Figaro,…). À partir de 1879, Gouzien est introduit au sein du Ministère des Beaux-Arts où il est nommé inspecteur des théâtres puis, en 1880, inspecteur des Beaux-Arts et commissaire du gouvernement auprès des théâtres nationaux. Lié avec de nombreux écrivains, artistes et notabilités de son temps (Victor Hugo, Armand Sylvestre,…), Gouzien fait connaître le travail de Rops dans son entourage et écoule, tel un marchand, nombre de ses œuvres. Entre 1868 et 1875, ils tentent de lancer ensemble un journal illustré qui doit s’intituler La Vie moderne mais qui, faute de soutiens financiers, ne verra jamais le jour. Rops l’accompagne lors de voyages officiels en Hongrie (1879) et en Espagne (1880) et découvre la Bretagne en sa compagnie. Il réalise en 1876 l’en-tête du Journal de Musique fondé par Gouzien. Il lui rend hommage au sein de plusieurs planches : La Muse en crinoline [E.559], L’Amour-orchestre [E.560], L’Amour harpiste [E.561] et Fantaisie sur Gouzien [E.846]. Sa collection d’œuvres de Rops constituée d’au moins 367 eaux-fortes et de 22 dessins et peintures est vendue publiquement après sa mort en 1893.
Edmond Picard (Bruxelles 1836 - Bruxelles 1924)
Avocat à Bruxelles, professeur de droit à l’Université libre de Bruxelles, sénateur socialiste (1895-1905) et écrivain. Rops lui adresse une soixantaine de lettres entre 1878 et 1892. Animateur de la vie culturelle belge entre 1880 et 1890, il fonde la revue L’Art Moderne (1881) où paraissent des articles en faveur d’un art libéré des conventions académiques. Avec Octave Maus, il crée le Groupe des XX (1883) et La Libre Esthétique (1893) à l’initiative de nombreuses expositions. Son salon de l’Avenue de la Toison d’or à Bruxelles est fréquenté par de nombreux artistes. Collectionneur de Rops à partir de 1878, il acquiert, entre autres, L’Attrapade, La Tentation de Saint-Antoine et Pornocratès. En véritable promoteur de son art, il vend ses œuvres dans son entourage et lui consacre plusieurs articles dans L’Art Moderne. C’est vers lui que Rops se tourne en 1883 en vue d’un soutien institutionnel pour l’obtention de la Légion d’honneur française (lettre 2304). En 1887, dans le cadre du salon des XX, il expose deux dessins de Rops sans son autorisation ce qui lui vaut les foudres de l’artiste (lettre 2310).
? Sichel (? ? - ? ?)
D’après la correspondance de Rops, Sichel est un marchand de tableaux parisien et ami d’Armand Gouzien (lettre 3117). Rops le mentionne à six reprises entre 1876 et 1878, période à laquelle Sichel semble avoir été un intermédiaire potentiel pour la vente de ses dessins. D’après une lettre de Rops à Bonvoisin, Pornocratès a transité chez lui en 1879 (lettre 3122). Il pourrait s’agir de Philippe Sichel (1840-1899) ou d’Auguste Sichel (1836-1886), deux frères marchands d’art spécialisés dans les objets d’Extrême-Orient. De plus amples recherches sont encore nécessaires pour l’identifier.
? Bonnefoy (? ? - ? ?)
Encadreur bruxellois apprécié de Rops. Il a exécuté des volets pour La Tentation de Saint Antoine à la fin de 1878 et Rops envisageait de lui faire faire un encadrement similaire pour la Pornocratès (lettre 0475). De plus amples recherches sont encore nécessaires pour l’identifier.
Albrecht Dürer, dit Albrecht Dürer le Jeune (Nuremberg 1471 - Nuremberg 1528)
Dessinateur, graveur et peintre allemand également connu comme théoricien de la perspective linéaire. Dans sa correspondance, Rops le mentionne peu mais ses allusions à l’artiste montrent qu’il connait certaines de ses œuvres (dont Le Cheval de la mort) et s’intéresse à ses techniques de gravure (lettres 1732 et 0370).

Titre - œuvre plastique

Félicien Rops, Pornocratès (La Dame au cochon ou Pornokratès ou La Femme au cochon), 1878, aquarelle, pastel et rehauts de gouache, 75 x 48 cm. Fédération Wallonie-Bruxelles, musée Félicien Rops, Namur, inv. CFR 010.
Félicien Rops, La Tentation de Saint Antoine, 1878, mine de plomb, crayon de couleur et encre sur papier, 73,8 x 54,3 cm., Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles, inv. S.V 86652 ou S.I 23043.