La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0475
0474 | 0476

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Maurice [Bonvoisin]
  • Lieu de rédaction
    [Paris]
  • Date
    1879/02/20


Texte

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Mais Mon Cher Maurice,
je ne tiens aucunement à te vendre un dessin ! Dans le Compte que je suis en train de solder il y a 200 ou 150 frs pour un dessin non livré, & dont la livraison faisait partie du premier achat de dessins que tu m’as fait. Je crois que tu t’en rappelles puisque tu me l’as porté en compte. Je fixe tes souvenirs : Pour faire plaisir à Malassis en compte avec Tourneux, & qui avait reçu de ce collectionneur un lot de « Rops » j’avais cherché à placer ces « Rops » de la main à la main le plus avantageusement possible. – Je venais de les recevoir lorsque je t’ai rencontré, – j’allais les vendre à Cadart ; – Je te les ai proposés pour 1,000 frs, – c’était le prix qu’ils coûtaient à Malassis, il y en avait je ne sais plus combien, ils sont presque tous du reste dans la collection Noilly, – tu m’en as offert 800 frs, – je t’ai répondu : Non je ne peux pas les vendre moins de 1000 frs, mais comme c’est un service d’ami que je veux rendre, je te ferai un dessin pour la somme de 200 frs. – Je ne crois pas me tromper, le titre du dessin importe peu :
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« Scandale » ou autre dessin, cela m’est égal. – Le « Scandale » était un dessin fait pour la seconde combinaison, effectivement. Il est en noir avec teintes légères ou plutôt « fondues ». Il a beaucoup plus de personnages que je ne t’en ferais pour « 200 francs » – Ce n’est pas du tout un dessin au pastel & colorié, c’est, comme je te dis un dessin noir colorié. – Je le trouve bien, opinion qui n’a pas grand poids dans l’occurrence, mais je me trompe rarement sur la valeur pécuniaire d’un dessin. – Ce qui a fait, que notre forte combinaison était impossible à mener à bonne fin, – c’est le début, le refus du premier dessin par toi, – dessin que je te donnais pour 125 frs – (la tante Johanna) que tu refusais et que je vendais le lendemain ou plutôt que je cédais à Liesse pour un Vieux compte d’échange de bibelots, & que Liesse vendait à son tour, à Verharen – bon peintre & expert en ces matières pour 300 frs. – Ce qui prouve que mon estimation était juste. J’ai trouvé que tu avais été un peu sévère au début & je me suis vu passant mon année à te faire des dessins qui n’auraient été peut être acceptés par toi que lorsqu’ils auraient eu une valeur marchande triple ou quadruple de celle fixée. J’ai revu ce dessin chez Verhaeren, – il te dira lui-même quand tu voudras, le prix qui lui en a été offert depuis; – je ne tiens pas à me congratuler, mais je constate que pour le début tu n’as pas fait preuve d’un vrai talent d’expert. Note, mon vieux, que je ne récrimine pas, ce qui est toujours une sottise, cette raison là ne m’aurait pas seuls empêché de continuer, mais c’est un ensemble de circonstances de force majeure : maladie, gêne en résultant, travail en retard etc &c &c qui ont rendu la chose impossible & somme toute j’ai eu des torts comme toi . C’est effacé. –
Donc pour en revenir à notre dessin, je veux simplement constater que ce n’est pas un dessin que je te propose d’acheter, mais un dessin acheté que je te livre voilà tout. – Si je me trompe n’en parlons plus. – Cependant examine : Au trente octobre je t’ai payé 500 frs, au trente novembre 500 frs au trente janvier 453 francs – ce qui fait 1453 francs; il me reste à te payer 500 francs – ce qui fait 1953. – Je ne suis pas grand clerc, & je n’ai pas notre compte sous les yeux, mais il me semble que le dessin en retard y est compris, est ce pour 200 ou pour 150 francs ? Je me rappelle plus même si c’est 800 ou 850 frs que tu avais payé la première collection de dessins. Écris moi un mot à ce sujet. Si je me trompe, je t’enverrai 500 francs
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du 1er mars au 10. Je ne peux le faire avant cette date. Je dois toucher une « forte somme » du 1er au 10. Affaire certaine, mon débiteur est Camille Blanc & pèse quatre millions, ce qui s’il n’était pas un aussi aimable garçon d’ailleurs, ne ferait qu’ajouter à son poids commercial.
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Dans les croquis que tu m’as envoyés, deux, certainement ont été gravés, – avec des modifications : le laboureur faisant le pendant d’une autre gravure Le Semeur, un vieux Semeur que tu dois avoir en tes cartons :
quelque chose comme cela :
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puis la jeune femme au berçeau mais je ne peux dire si les modifications ont été faites avant ou après la gravure & pour cause : Je procède presque toujours à la diable. Je fais un croquis : je le grave, je retrouve le croquis, je le modifie & j’en fais un autre dessin. Quelque fois le contraire a lieu : J’ai un modèle, une plaque gravée, je grave directement d’après nature, je fais mordre avec impatience, j’en tire une épreuve, le modèle reste, et je fais un dessin. D’où les méli-mêlo bizarre de mon œuvre.
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Je ne fais pas d’illustrations pour les éditeurs, ce que l’on ne cesse de me demander, et que les Pille & autres acceptent avec empressement ? ? – On y gagne en réputation évidemment, & dans certaines conditions cela peut être fort avantageux. – (Il y a vingt jours, Lemerre disait au petit Henri Liesse, est ce que je ferais faire mes dessins par ce rengaîneur de Pille si Rops voulait s’en charger ? – demande à Liesse le reste parce que tu croirais que « je me gobe » un peu trop; et Lemaire ne savait pas que Liesse me connaissait & si un homme est, qui a à se plaindre de moi c’est bien Lemerre, mais il a toujours été à mon égard d’une délicatesse rare. Ceci est tout simplement pour te dire que du jour au lendemain j’irai o[ù] cela me plaira d’aller, & je serai reçu.)
Donc si je n’ai pas fait ces illustrations Mon Vieux Maurice, c’est tout simplement parce que – avec ma façon spéciale & trop consciencieuse de travailler, il m’est de toute impossibilité de « gagner ma vie » comme disent les maçons. Calcule avec moi : & prenons un dessin de Musset payé 250 frs par Lemerre – non gravé. – II me faut dix jours (de l0 à l2) de travail & cinquante frs de modèle, vingt cinq frs de costume, au bas mot – J’en ferai donc trois par mois ci : 750 frs ; décompte 225 francs de frais, reste par mois 525 frs & il me faut de 1000 à 1400 frs par mois pour payer mon atelier, mon appartement, les quelques dettes qui
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me restent, les bains de mer, mon tailleur, les bals, « l’entrainement parisien, les hasards gais, – les parties de campagne, mes canots &c &c &c. Ce n’est pas trop. J’ai toujours eu l’habitude de vivre en homme « relativement » de vie luxueuse, & cela est nécessaire à mes instincts & à mes goûts. Il me reste quelques rentes, mais enfin j’aurais un déficit de trois à quatre cents francs par mois. – Je ne peux me changer & faire des croquis « de chic » en m’en foutant comme Pille. Chacun a ses idées & je respecte trop mon art pour « m’en foutre ». J’ai vu chez Monziès tous les dessins de Pille pour le Musset & pour les autres ouvrages. Ce sont choses inavouables mais je préfèrerais me faire reporter, & raconter les chiens enragés à un sou la ligne, que de faire ce métier là. – Si je te disais – quoiqu’assez bien payés – ce que j’ai gagné sur les Cent Croquis, tu ne le croirais pas, & je n’aurais pu les céder à ce prix là si les Cent Croquis n’avaient été faits, c’est à dire sur pied. Il ne restait qu’à les retoucher & à en changer la facture. Les Cent Croquis avaient été faits en 1875-76 pour Malassis qui n’a jamais pu s’en rendre définitivement acquéreur. – Or quel moyen trouver pour concilier ces deux choses : publier des illustrations & recevoir en même temps de ces illustrations un prix rénumérateur ? – Il n’y en a qu’un & je l’ai trouvé. C’est de prêter tout simplement le dessin à l’éditeur, le dessin, de lui faire payer le prix de reproduction, de le faire, ce dessin, de son mieux & de le vendre à un amateur qui prendrait les illustrations d’un ouvrage. Ces illustrations seraient faites de façon à lui permettre de vendre ces dessins séparément ou en bloc. – L’acquéreur payerait le dessin à réception, le prêterait pendant un mois pour la reproduction par la gravure, & permettrait à l’artiste d’exposer ces dessins dans deux expositions. Il va sans dire que ces dessins seraient éxécutés dans des dimensions de vente pour l’amateur-acquéreur. Prenons par exemple pour les ouvrages des plus petits formats : 15 centimêtres sur 22.
Exemple : les « Musset » : – Il est impossible pour moi de vendre un dessin de Musset moins de trois cent francs avec le soin que j’y apporte : (dessin de 15 sur 22). Certainement en le faisant très beau (& j’y apporterais tous mes soins, ma réputation étant en jeu) Lemerre donnera 150 francs de la reproduction. en vendant 150 francs le dessin à l’amateur même 100 francs pour certains ouvrages de moindre importance, l’amateur profite 1° de l’argent payé par l’éditeur & qu’il n’a pas à payer à l’artiste, et par conséquent d’avoir à moitié prix un dessin soigné. 2° Il a son dessin gravé, ce qui lui donne une
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valeur double. 3° Son dessin est connu & a déja de la réputation. – Enfin l’artiste est rémunéré & peut faire œuvre d’art. Je te réserve une vraie surprise en t’envoyant sous peu (comme nous en avions deja parlé) deux dessins d’illustration un en couleur & un noir compris comme je les comprends. – Je n’ai pas à les vanter tu les verras & je crois que autant qu’artiste actuel je peux pousser l’exécution de ces choses là. – Je me résume : Je crois que l’amateur qui fera cette affaire en m’achetant 100 francs les dessins noirs & 150 francs les dessins en couleur (15 sur 22) En achetant une « suite » bien entendu sans cela ces prix seraient grotesques. les illustrations d’un ouvrage dont les éditeurs payeront ce prix là & au dessus, le droit de reproduction ne peut pas faire autre chose qu’une bonne affaire. Charpentier a couvert les frais de son Musset avec la vente des dessins. Charpentier les avait bien payés cependant à Bida. Si Lemerre comprenait son affaire ou plutôt se connaissait mieux en dessins, il payerait bien l’artiste, exigerait de lui un bon dessin au lieu des saletés qu’on lui donne, qu’il ne peut revendre qu’une centaine de francs, & payerait ainsi ses frais de gravure & d’illustration avec ses dessins. – Tu vois Mon Cher Maurice que je te raconte en vieux camarade mes petites affaires tout au long. Je t’en avais parlé un jour que nous regardions ensemble un dessin : « Chez le médecin-major » des Cent Croquis mais je ne t’avais pas
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encore parlé du coté pratique de mon idée. Maintenant l’amateur m’est égal que ce soit toi, Noilly, Sichel, Cadart, Gérard, Gouzien, Bailly, Amouroux ou un autre, cela m’est égal, parce que je ne ferai pas un seul livre. Tu as vu par les Cent Croquis – terminés – que je sais mener à bonne fin et assez allégrement une œuvre de longue haleine sans me gêner. Le dernier des Cent Croquis qui représente le frontispice du Tome II est le meilleur dessin. Il y a progrès comme exécution à chaque dizain et il n’y a progrès que parceque je cherche & « je me donne de la peine . » – Que penses-tu de ce projet ?
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Je viens de terminer, – (je bavarde toujours puisque malgré les deux heures qui sonnent à St Augustin je continue à ne pas avoir sommeil) – un grand dessin bien curieux, – je l’ai fait d’après le même modèle qui a posé pour le St Antoine et à l’aide du même procédé. Il est emballé, prêt à partir pour l’Amérique si le Mr du Grand hôtel le prend, – mais il paraît que nous ne sommes pas d’accord, non pas sur le prix qu’il accepte, mais sur des questions de dessin. – Le dessin représente une
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grande femme nue, quart nature, se détachant sur un ciel bleu foncé parsemé d’étoiles et o[ù] des amours – 3 amours ! volent en s’enfuyant, à tire d’aîles, la femme, les yeux bandés est conduite en aveugle par un cochon. C’est intitulé – Pornocratie – Sous la frise les petits génies des beaux Arts courbent – en gémissant !! la tête !! La femme est chaussée & gantée de noir. C’est
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philosophique en diable et moral cette flétrissure du veau – non je veux dire du cochon d’or ! – Au fond je me fiche naturellement le plus franchement du monde des « idées philosophiques » & je n’ai eu d’autre idée que de peindre « mot à mot » une belle fille qui pour réjouir mes bons yeux de peintre s’était campée nue devant moi en gardant ses bas de soie ses gants noirs et son Gainsborough : C’est un peu classique, mais la fille est un modèle classique & je fais ce que je sens. Si Dieu me prête et si le Diable ne me gâte pas cette merveilleuse créature ce n’est pas la dernière fois que je la portraiturerai !
Le Mr « du Grand Hôtel » me fait dire par « l’intermédiaire » qu’il prend le dessin pour son prix si je veux mettre une « ceinture de roses » à la femme. Jamais ! il faudrait être idiot. Je n’y consentirai pas plus que je n’ai consenti pour un amateur d’ici, à voiler les « cheveux » blonds du « penis Sacré » de la femme du St Antoine. –
À propos de ce dessin il me vient une idée. – Si je ne le vends pas demain – j’aurai la réponse à dix heures, et comme dans ce cas je dois l’expédier en Belgique chez Bonnefoy l’encadreur, (pour lui faire faire un cadre dans le genre du cadre qu’il a fait pour le St Antoine de notre ami Edmond Picard, mais à meilleur marché,) veux-tu que je te l’expédie par waggons-lits pour que tu le voies & que tu juges si ce dessin ne ferait pas l’affaire d’Orban ?
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J’en veux 600 frs dernier prix, tout dernier & ce n’est pas cher. – Si le dessin, à cause du sujet, était d’un placement plus facile, je ne le laisserais pas à ce prix. – Ce n’est pas un dessin polisson, – c’est un dessin un peu cru voilà tout a mettre dans son bureau ou son fumoir, encadré avec volets, si l’on veut, pour ne pas effaroucher les yeux des enfants, des jeunes filles, des femmes qui ne sont pas vertueuses et des hommes sans honnêteté, car j’ai remarqué qu’il n’y a que les malhonnêtes gens qui se blessent de la nudité simple. – Je trouve ces encadrements de Bonnefoy charmants ! Si Orban ou une autre de tes connaissances, achetait ce dessin, par gracieuseté, je pourrais lui faire sur l’interieur des volets deux grisailles – rentrant dans le sujet, – à très bas prix et deux emblêmes sur les volets à l’extérieur par dessus le marché.
[fig. 3]
Je vais faire en sorte que ces encadrements reviennent à un prix raisonnable. Mettons 100 frs pour les deux encadrements – une chose insignifiante pour ne pas dire que je les donne
« Qui » empêcherait ou « quoi » plutôt de faire ces volets en très gros carton ou en bois léger, recouverts extérieurement de velours rouge ou de papier velours. Pour l’extérieur ce qu’il y a de mieux c’est « d’encastrer » des cuivres gravés. Ainsi pour la pornocratie deux cuivres sur lesquels on graverait un amour & un cochon avec
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emblêmes seraient d’une jolie note. C’est ravissant je t’assure ces nudités encadrées de cette façon. J’ai fait il y a un mois un dessin de ce genre (petit) avec volets, et cuivres gravés et vernis. Les volets étaient bleu pâle presque vert, – c’était adorable, à voir, un petit bijou. Et c’était dressé sur chevalet d’ebène, un adorable petit « mystère » de fumoir. Le dessin (10 sur 16) représente une petite femme nue & moderne donnant à têter à un petit amour à lorgnon, – en couleur – l’aspect d’un ivoire. –
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J’allais continuer, mais la lampe n’a plus d’huile & force est de m’aller coucher. Ce n’est plus une lettre c’est un journal. Il me semble que nous avons passé la Soirée à jaboter au coin du feu. Demain je te dirai si le dessin est vendu. S’il ne l’est pas je l’expédie en Belgique. J’aime autant l’envoyer par Verviers. Tu en seras quitte si tu ne lui trouve pas d’amateur à le reexpédier à Bruxelles à l’adresse que je t’indiquerai.
À demain Mon Vieux & bonne nuit.
Je te serre la main affectueusement.
Fely Rops
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9 heure du matin !! !
Je reprends mon devis !
Je ne sais pas si tu comprends bien ou plutôt si j’ai bien expliqué hier mon encadrement à volets. Je voudrais le dessin encadré d’abord d’un passe partout or
[fig. 4 ouvert / 1 Dessins / 2 or ]
[fig. 5 Fermé / 1 plaque gravée ivoire ou cuivre emblêmes amours &c / 2 velours ou satin / 3 Fleurs ou emblêmes gouachés sur le satin – Si l’on prend du Satin. ]
Je n’ai pas le temps de me relire Mon Cher Maurice, s’il y a des lapsus Calami excuse les c’est écrit à la diable comme je fais mes dessins de fantaisie. Je reçois à l’instant mon « intermédiaire » le « Mr du gd Hôtel tient à la guirlande ! Je refuse ! – Le dessin est emballé. Dis moi tout simplement si tu crois que ce dessin peut se placer chez l’une ou l’autre de tes connaissances – J’en demande 600 frs dernier prix mais tu le vends le prix qui te convient naturellement c’est toujours ma façon de traiter avec les amis * qui veulent bien me servir d’intermédiaires – Seulement si tu ne crois pas que cela ait chance de vente inutile de te l’expédier. Un mot au galop.
À toi
Fely
PS. Si tu veux dix croquis en remplacement « du Scandale » je te les expédierai du 10 au 20.