La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2088
2087 | 2089

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Léon] [Dommartin]
  • Lieu de rédaction
    Corbeil-Essonnes, Demi-Lune
  • Date
    1892/10/24


Texte

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[fig. 1 Fig 1 A / B / C / D / E ]
[fig. 2 F. Rops / Fig 2]
Fig. 1 Coupe ! – A : bras de ma concierge
B : main de id.
C : Lettres & journaux qui ont « de la Chance »
D Lettres & journaux qui manquent « de chance. »
E : Sale tête de ma concierge
Fig 2 face ! ma boîte vue de face avec les journaux & les lettres chançards & pas chançards!
[fig. 3 Fig 3. fesse ! / Ma Concierge vue de fesse ! ]
[1v° : 2]
24 oct. 1892
Demi-Lune
[fig. 4 RIEN A DEMY ! / Rien a demy ! devise & armes de la Demi-Lune]
Mon Vieux
Les trois croquis ci-joint n’ont d’autre but que de t’expliquer par des traits graphiques (recommandés par le bonhomme Toppfer comme les plus faciles à comprendre par les jeunes gens,) pourquoi & comment je n’ai eu que le 21 octobre une lettre écrite par toi le cinq du même mois :
J’ai dans la loge du n°1 de la place Boieldieu une boîte aux lettres & une concierge, en toute jouissance. La boîte est grande & profonde, la concierge est petite,et probablement profonde, cela ne me regarde, pas plus que sa jouissance. Tous les trois jours, Adolphe mon domestique a mission d’aller au n°1 de la place Boieldieu prendre mes lettres & mes journaux pour me les envoyer à la Demi-Lune. La concierge ne permet à personne de toucher à ses boîtes. Elle y plonge la main (Fig. 1) et y prend ce qu’elle peut atteindre ; or toujours il y reste quelque chose!
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Quant à prendre une chaise pour atteindre ce reste, ou permettre à mon domestique de faire des investigations jusqu’au fond, jamais cela ne peut arriver !! Quand je vais passer une soirée à Paris ce qui est rare, & que je pousse jusqu’à la rue Boieldieu, elle m’autorise à enlever le reliquat, – lorsque je lui fais des reproches amers, elle me répond : Je n’aurais « jamais cru qu’il y avait tant de choses que cela dans le fond ! » ou : « Ah ! c’est que je ne suis pas un guernadier moi ! » ou : « que voulez vous je ne suis pas assez belle femme, quoique je ne sois pas encore trop déchirée ! » – ou : « Ah mon Dieu ! des lettres on en reçoit toujours trop allez ! » – Et autre propos qui appellent le bris de la canne Sur les reins ou des coups de botte dans « Sa gloire ». « Sa gloire » & celle de son mari, ancien cent-garde Monsieur !, ce sont ses fesses ! Un jour que nous parlions « modèles » pendant qu’elle brossait mon atelier, elle me dit : Eh bien, Monsieur Félicien, tenez, moi qui vous parle, j’ai des fesses qui sont tout ce qu’il y a de bien, demandez à Mr Hébert (Hébert! directeur de l’École de Rome !!!) qui était ici avant vous, après Mr Bouguereau ; – un jour qu’il m’avait demandé de poser, parceque mon mari lui avait dit « que j’avais des fesses aussi belles que celles que devait avoir l’impératrice Eugénie ; quand j’ai bien voulu lui montrer ça, il m’a dit : je n’ai jamais vu un plus beau cul !! Et il en avait vu lui Mr Hébert, car de son temps il en venait de la haute, des fesses, ici ! et par masses! » – Et voilà Mon Vieux Dom
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comment, ayant émis quelques doutes sur la valeur du cul célébré par l’académicien Hébert, ma respectable concierge s’est troussée allégrement en me tournant le dos, et m’a montré ma foi, des fesses rondes comme des billes de billard, & d’un ton louable & académique. « Ça » c’est « ma gloire & celle de mon époux » dit-elle avec un légitime orgueil. Le fait est qu’elles méritaient mieux que mon admiration retenue dans les bornes d’une pudeur de bon ton. Puis Hébert m’a toujours dégouté !! C’est ainsi que j’ai pu t’envoyer ma boîte de face, & ma concierge de fesse ! Voilà !
À propos de fesses, tu dois te demander comment je ne suis pas encore rentré ? C’est que j’ai les maçons. Plains-moi ! Comme ma femme veut se retirer après modeste fortune faite, elle a choisi la Demi-Lune comme principale demeure, & m’a demandé de lui arranger un peu la baraque. Et voilà comment depuis quatre mois, (en décomptant le mois de Bretagne,) « je remue du pavé ».
Car nous ne garderons à Paris qu’un petit pied en l’air avec l’atelier pour moi & Clairette ; – Clairette fait de la peinture, & pas mal je t’assure, elle est réellement douée, Ce n’est pas banal du tout ce qu’elle brosse. Ce n’est pas féminin dans tous les cas.
– Ce n’était pas facile affaire « d’arranger » la Demi-Lune ! Il fallait avant tout dépenser le moins possible d’argent & surtout garder à la bonne masure son aspect modeste et bon enfant,
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tout en y fourrant un peu de modernité & de confortable. La présence d’un « architecte » eut tout gâté d’emblée. « Puis ce terrible chemin de fer, ces dessous de la Traction o[ù] gisaient des basiliques de bois & de fer! Te rappelles-tu le pont? Dès que nous avons touché aux rails, il s’est écroulé ensevilissant à peu près un pauvre maçon auquel je criais depuis une heure : garez vous donc N. de D !! il y a des crevasses dans toute la voûte ! Heureusement nous l’avons retiré des décombres à peu près sain, et un peu sauf. Un accident m’eût navré ! – Au début, heureusement j’ai eu, avec mon étoile ordinaire, la visite d’un vieux maçon qui ayant appris par la rumeur publique que je voulais refaire la Demi-Lune, telle qu’elle était avant « l’arrangement » du père Joanne & l’établissement de son chemin de fer, venait me proposer d’aider aux travaux, avec son ami Désavoine, qui avait deux mois auparavant, refusé de me vendre un lopin de vignes dont j’avais le plus grand besoin. Un type dans le genre de notre vieux Génistou de vigneronne mémoire. Le maçon avait soixante six ans, Désavoine quatre vingt huit & appelait le maçon « le petit » : Le petit sait bien ça, ou « le petit est trop jeune pour savoir ça. » J’ai passé avec notre pauvre vieux Gouzien de bonnes heures à les entendre discuter : « il y avait là un éperon, et là un mur de soutènement en forme de demi cercle, puis encore un éperon etc etc » Il se fâchaient
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se contredisaient, & finalement c’était toujours « le petit » « le jeune » qui avait tort. Voici l’histoire ou plutôt l’historique de la « Demi-Lune ». De la révolution à 1892. par la tradition du Père Désavoine. Ah ! la bonne tête de vieux et le bon parler ! Comme ces gens là ont toujours le mot propre qui nous échappe à chaque instant à nous « belges » malgré notre éducation littéraire, – & artistique ! pardessus le marché ! – C’est un charme que je ne peux rendre ! Voici la chose en résumé : « C’était ici, Monsieur ni un clos, ni une cense, ni un château ni une abbaye, ni un hospice comme je l’ai des fois entendu dire. Mon père qui était deja vigneron au Pressoir-Prompt là bàs, – ainsi nommé parcequ’il y avait là un banal pressoir qui était mouvé par quatre chevaux qui faisaient double labeur que les boeufs qu’on y attelait d’habitude,) a pressé dans ce hangar o[ù] nous parlons maintenant, plus de futailles que vous n’en boirez jamais, dussiez vous vivre autant que Mathusalem, ce que je vous souhaite en bon voisin. Ici, c’était simplement un pressoir mais un pressoir à vingt tournants. Les plus forts étaient dans le bâtiment o[ù] loge votre jardinier, & o[ù] le plâtrier qui était ici avant vous, avait fait une forge. Le pressoir appartenait aux moines de Ville-Labbé mais moyennant payement & redevance, tous les manants comme nous, venaient y apporter leurs bachoux » (Le bachoux Mon Vieux Dom, est
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une hotte en bois, qui se porte sur une seule épaule avec une bandoulière et avec laquelle on vendange. « Apporter son bachou » est évidemment une image, car le bachou est versé dans les tonneaux, qui pendant la vendange, sont ici sur des charrettes basses dans l’endroit carossable qui est le plus à portée de la vigne). « Après la Révolution comme vous savez Monsieur, le Pressoir de Ste Radegonde comme on l’appelait, à cause d’une Sainte qui était ici, dans la cave audessus d’une fontaine qui guérissait, après prières faites, ceux & celles qui avaient des douleurs d’oeils, et s’oignaient les yeux de son eau ; – fut mis en vente, & comme les vignes avaient été arrachées, la commune d’Essonnes ne trouva point d’acquéreur. Puis il n’y avait que deux arpents de vignes laissés avec les celliers, et en ce temps là ce n’était guère pour un vigneron qu’avait pas peur de se baisser. Puis voyant que cela ne se vendait pas & que personne ne louait cet emplacement là, qu’était cependant commode pour descendre les fûts à la rivière ainsi qu’on l’avait fait en tous temps, mon grand père le prit à bail pour quinze écus par an, rétablit les tourniquets de la descente en rivière, y remit les cordages, & logeait dans les bâtiments en ruine son vin nouveau. Mais il fallait le veiller ! car il y avait de mauvais chiens de coureurs de route, & des bandes de chauffeurs partout sur la chaussée de Rome, & y fallait avoir bon oeil & bon fusil pour ces pendarts là! Y avait petit porche comme cela : (dessin du porche avec mon crayon & que je me fais expliquer en détail pour le refaire,)
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« Comme y tombait en morceaux mon grand père l’avait abattu pour empêcher les mauvais gas de venir de nuit y loger ; les uns et les autres venaient en prendre de ces morceaux là, les uns une porte, & les autres une fenêtre ; – il y en a une qui tient encore, et qui est tout proche la maison de Mr de St Pierre, en Essonnes, & qui clôt un coin de la maison de Lefebvre le couvreur. Mon père vendait du vin à Mr de St Pierre que j’ai vu étant tout gamin en 1814, l’année de sa mort, et qui était un homme pas fier et bon à tous. C’était « un auteur » à ce que l’on disait alors, un auteur, un homme qui faisait des livres de prix, quoi ! – Y avait deux porches, un du coté du jardin et l’autre audessus du pont par o[ù] l’on « coulait les cordes des barriques. » Celui-là c’est le plâtrier qui l’a abattu pour son chemin de fer ! Mon père petit à petit « s’arpentait » et il avait eu, de bon argent douze arpents des Hauts-Vignons et trois des Bas-Vignons & à Corbeil on vendait jusqu’à 85 livres les 250 litres du Haut-Vignon, ce qui était bon prix vu l’époque. Le terrain que vous voulez m’acheter, (mais pas sa valeur,) en était. Et quels bons vins on y faisait Monsieur! Cela avait en bonne année jusqu’à douze degrés d’esprit, et cela valait les Auxerrois, ces Gâtinais là ! Mais c’était pas des sales Gamays d’Argenteuil qu’on plantait, comme on en fait pousser maintenant : c’était du pineau crotté, du pineau blanc, la mounière et l’albaret qu’on avait ! Et aussi le Précoce de Saumur qui donne un jus bien plaisant, et pousse fort aux coteaux d’ici, mais pas en plat »
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« plat pays de Monceaux ni « aux Empierrées » de Moulin-Galant qui sont de schiste trop frisquet pour ce frileux cépage là, qu’on a rapporté de la Touraine, de Saumur o[ù] j’ai été en garnison.
Puis mon père est mort, j’étais de malheur en Espagne, aux Chasseurs léger Royaux, et puis j’ai été après mon coup de feu à la cuisse, à l’hôpital de Bordeaux ; puis mon frère qui voulait sa légitime et s’entendait avec ma sœur et des gens de plume, a fait vendre & ils ont gaspillé mon bien. Mais tout cela ne regarde pas Ste Radegonde. Après mon père, la commune avait repris son bien, et on pressait aux vendanges, car les pressoirs de chêne étaient solides & tenaient aux pierres, et il eut pas été aisé de les enlever. Puis les temps étaient changés, et les gardes champêtres du roi Louis Philippe veillaient quéquefois. – Les vignes étaient à bail et déja tenues par le fils Barolet qui buvait plus qu’il ne vendait de son Vin Rosé, un bon vin Monsieur ! qu’on ne sait plus faire ! Fallait un tiers de Chasselas rose, dans du Pineau blanc de St Fargeau. C’était un Mr Ghymard, ou Ghémard, un chanteur de musique, qu’à racheté ce clos là. Il est venu avec un jardinier et y apporté du plan d’une ville qui s’appelle Narbonne. Ça n’a rien fait ! Il avait une belle femme qu’était catin comme chausson, Monsieur, et qui allait se baigner à la Seine avec une chemise toute en soie et que ça la mettait nue, que c’était une joie pour tous, & que ça aurait ému un dindon, parole d’honneur ! »
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« Faut vous dire que Ste Radegonde ne s’appelait plus, dans l’usage, Sainte Radegonde, mais la Demi-Lune. En 1815 le grand Napoléon que les aillés avaient battu se retirait sur Fontainebleau mais il avait laissé vingt mille hommes sur le plateau d’ici, avec ordre de tenir tête à l’armée ennemie qui arrivait par Lisses & Courcouronnes. on pouvait tenir là tant qu’on voulait, entre la Seine & la Juine ! Le pressoir de Sainte Radegonde qui était un point culminant était occupé par de l’artillerie de la Garde, et ces gens là y avaient construit un retranchement : une « Demi-Lune » comme on disait. Et depuis le nom est resté, & on a gardé les places des canons. Et en 1870 quand les Prussiens sont venus, ils ont mis là des canons comme les autres. – N’empêche que si le Général que Napoléon avait mis là audessus de la Demi-Lune, n’avait pas trahi comme plus tard Bazaine, jamais les Russes n’auraient passé par ici Monsieur ! Jamais Monsieur Félicien ! – Puis il est venu un plâtrier qu’a acheté la Demi-Lune et a fait des fours à plâtre dans les vieux celliers, puis qu’il a été ruiné. Puis plus rien, pendant bien longtemps ; puis vous, qui avez du vin comme doit en boire le bon Dieux & à votre santé ! Crâne vin !! »
– Et voilà racontée par le père Désavoine le plus vieux maître Vigneron du pays, l’historique de ma pauvre vieille Demi-Lune. Mais le vin des hospices de Beaune que m’a vendu Carlier a reçu un rude accroc ! Il en est diminué »
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de trente bouteilles. Une semaine de plans et de croquis! Mais la Demi-Lune a été refaite. Et les deux petits porches sont revenus ! Si tu crois que c’est facile de reconstituer les choses sur parole ! Un travail du Diable ! : Le père Palant & le père Désavoine devant moi, un crayon et du papier : voyons le porche était ce comme cela ? et « le tour » de soutènement ? (Depuis que je suis ici je n’entends parler que de ce tour ! – il appellent cela : « un tour » ou « un cercle » c’était dans l’espèce une muraille circulaire épaisse pour maintenir la glaise qui sans cela glisserait jusqu’à la Seine.) « C’était cela – Monsieur et pas ça » De guerre lasse, j’ai jeté là crayon & papier, & j’allais abandonner mon rêve, lorsqu’un beau soir le père Désavoine est venu ayant dans un grand panier deux chefs d’œuvre : Les deux porches de la ½ Lune, admirablement faits, en allumettes de Chanvre !!! collées à la colle forte, avec le porche de devant à cheval sur le pont ; et dans son chapeau haut de forme le « tour » en branchettes d’osier !!
[fig. 5 Le chapeau du Père Désavoine / 89 ans aux prunes !]
Il m’a dit : moi je ne connais, à vos crayonnures, mais vla comme c’était ! Et c’était juste, et bien !! Et pas un architecte de Melun à Paris ne m’en auront exclusivement ! fait autant ! J’étais ravi. J’ai réuni mes deux collaborateurs et le Bourgogne des Hospices en a eu raison ! Le Père Désavoine a entonné des chansons comme cela :
Les p’tites filles de la Joliette
Ne sont pas laides du tout !
Elles ont des petites chemisettes
qui ne dépass’ pas le genou
C’est l’amour qui les a faites
en regardant par dessous !
Et Lon la larinette – Lon la !!!
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Ça vaut un peu mieux que Paulus ! Et j’ai été à Essonnes, et près de la maison de Mr de St Pierre, j’ai retrouvé chez le couvreur Lefebvre la fameuse porte fenêtre du porche ! Je l’ai dessinée au centimètre. Elle est d’une simplicité que l’on ne pourrait inventer. Il y avait audessus du petit porche un petit toit pour les vapeurs des cuves. Je l’ai fait aussi. malheureusement j’ai du ouvrir le toit pour éclairer le Hall qui remplace la gare des waggons que tu connais : la remise.
[fig. 6 Coté de la route. porche rétabli aussi mais avec des petits changements pour obtenir de la lumière / Grandes fenetres qui n’existaient pas dans le plan primitif. fenêtres obligatoires pour le Hall.]
[fig. 7 Le porche ancien & le pont du coté de la Seine démoli par Mr Joanne le plâtrier, que j’ai rétabli après modification nécessaire. / pont / plan du porche Coté Seine]
[4r° : 13]
Ah le malheur c’est qu’il faut « modifier » Ce grand Hall intérieur – (très réussi d’ailleurs, tu verras,) ne pouvait avoir de fenêtres naturellement et il a fallu éclairer tout cela par les deux porches, supprimer les petits carreaux si jolis pour les remplacer par des glaces et de grandes vitres pour voir les paysages ; absolument !!! – Que veux-tu ? quoiqu’on fasse on n’échappe pas aux nécessités de son temps !
[fig. 8 Côté route / Coté route / fenêtres / entrée reconstituée d’après la vieille fenêtre / arbres / porche ancien rétabli / porte ancienne / 3 fenêtres / escalier en bois / 3 fenêtres / ancienne entrée / mur / fausse colonne / fausse colonne / mur / chambre d’entrée. / escalier de droite / cintre / escalier de cuisine / Cuisine / cintre de Soutènement / demi cintre / cintre / demi cintre / colonne carrée / colonne carrée / Ch. à manger o[ù] nous avons déjeuné ensemble. / grand Hall. / plancheié / Buanderie / cheminée / fausse colonne carree / cintre reposant sur les colonnes / fausse colonne carrée / Tour de Soutènement rétablie / Window = (ancien porche) / Épéron / Éperon / Fossé qui existait. / Pont / Fossé qui existait. / Coté Seine / Coté Seine ]
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Je t’envoie un bout de croquis du plan général. L’endroit o[ù] tu vois trois astériques bleues représente la restauration de la façade du porche ancien. Tu verras : je crois que c’est réussi. Quand tu viendras parisienner en Novembre nous choisirons une matinée sèche et nous irons déjeuner làbàs. Tout cela n’était pas facile à faire avec le peu d’argent que j’avais. Je m’en suis tiré, j’ai décidément comme beaucoup de peintres l’instinct architectural. Cette restauration d’une baraque m’a intéressé comme si j’avais eu un château à faire revivre. Cela a été mon Pierrefonds à moi ! Cela m’a distrait des mortelles angoisses de cet été, & de la cécité suspendue sur ma tête. Il faut avoir passé par là, Mon Vieux pour savoir ce que c’est que la peur d’entrer dans ces terribles nuits ! Je ne suis pas un peureux cependant, mais la menace de cette mort-vive est affreuse ! Je chéris donc cette pauvre & modeste œuvre, à l’égal de mes meilleures, et elle te charmera j’en suis sûr. J’ai dessiné avec du bois, du plâtre & des pierres, ne pouvant le faire avec mon burin ou mon crayon. L’an prochain, si j’ai la vue et la vie bien sauves, je tâcherai de gagner un peu d’argent pour refaire les fenêtres & les ouvertures de mansardes bouchées par ce terrible plâtrier, qui avait tout bouché en refaisant le toit, et remplacé le vieux petit campanile o[ù] s’abritait la cloche qui appelait les ouvriers aux pressoirs, par deux morceaux de fer, « faut du solide ici » disait ce créateur ineffable.
Je finis mon devis de bâtisseur ! C’est long, mais moralement tu es de la partie,
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& je te l’ai dit : mon œuvre m’a charmé, & je t’en ai parlé en père. Le vieux Désavoine m’a servi et a été mon principal collaborateur. – Qui l’eut pu croire ? – Et une fois les allumettes de chanvre en main, il est génial ! Il m a de la sorte reconstitué les anciennes fenêtres qui « entraient dans le toit », je ne comprenais pas, il a recollé des allumettes & j’ai compris ! – En fin de compte il m’a vendu son champ, pas trop cher, seulement ma feuillette de Bourgogne n’est presque plus !! Quelques bouteilles pour toi, puis c’est tout ! Elle a été bue par l’architecture ! et la Soif de la « Reconstitution ! »
Parlons de choses moins gaies : La translation de notre pauvre ami Armand a eu lieu. on l’a transporté de Guernesey à Brest aux frais de Louis Gouzien. Le coté sinistrement comique de cela & que je trouve d’un funambulesque macabre, c’est qu’en dehors des administrateurs de marine de Brest, on n’a invité aucun de nous, aucun des amis de Gouzien !!
Je vais te parler de cela longuement dans deux ou trois jours. Demain j’aurai la nouvelle adresse de Théophile Gouzien par sa belle-soeur. Je pars pour Paris dans une heure pour assister à la réunion des peintres chargés de la vente-Gouzien. Je te donnerai des nouvelles Samedi ou Dimanche.
Si tu m’écris, écris ici : Demi Lune
Essonnes
(Seine & oise.)
J’avais la vieille adresse de Théophile, mais je sais qu’il vient de déménager.
À toi, mon vieil, et belles amitiés chez toi.
Fély
Liesse est toujours dans la même débine & cependant j’ai bien travaillé pour l’en tirer : Impossible! Il mourra fou à l’hôpital : c’est écrit !