La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2652
2651 | 2653

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Léon [Dommartin]
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    0000/00/00 [+]
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Texte

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Mon Cher Léon
J’abandonne tout et que tout aille au diable, on saisira les meubles d’Artan que je n’ai pas encore payé le quinze, mon pharmacien m’enverra des huissiers, les autres aussi que veux-tu que je fasse et que je lutte ? Tout est renfermé dans ce mot de ma femme : « J’ai appris depuis qu’il avait un atelier parfaitement meublé (!!!!!!!!) Atelier meublé : Deux chambres vides ! et puis : je dois dire à tous je suis sans un sou.
et je croyais qu’il allait faire un tableau (!!!!!!!) pour l’Exposition !! C’est admirable. Parce qu’on lutte comme je l’ai fait pour ne pas montrer même, à Armand que j’ai eu faim parce que j’ai demandé au pauvre Louis Artan de mettre son pauvre mobilier et quel mobilier ! il me l’a vendu 400 frs !! dans cet atelier pour recevoir Lemerre et quelques gens qui pouvaient m’être utiles. – j’ai un atelier meublé Note que mon propriétaire m’a laissé deux vieilles comodes – bahuts qui tombent et qu’il va faire reprendre, note que je n’ai pas même une aiguière ! que je me lave dans un pot en grès que je cache le jour enfin la misère réelle – c’est mon opulence, Mon Vieux – Quant à faire un tableau c’est à faire pleurer de me dire cela ! Je n’ai pas même une toile à crédit ici et faire un tableau avec quoi !! il faut des modèles du repos dans la tête et la santé et je vis depuis deux mois, malade, enfiévré, fou et depuis un mois ½ malade et ne pouvant me servir de ma main.
(quant à Lambrichs à ce propos c’est un idiot je ne peux a peine tenir une plume
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et je pourrais faire de l’eau forte. Travailler ! Ah mon vieux je l’ai essayé !! et trop Ce que j’ai commencé cela est là sur mon chevalet c’est horrible et bête – Peux-t-on travailler avec la fièvre dans laquelle je vis !
Et il s’agit de deux mille francs !!
À ce propos tu me demandais le compte de l’échéance le voilà :
Mon propriétaire 15 juillet dernière date ! – 370 frs 2e trimestre.
Ma portière 43 frs de port de petites notes payées &.
Artan – 400 frs un lit une table une armoire une commode 3 chaises un lavabo. une fontaine. – Et il a besoin de son argent pour
Liesse – 200 frs argent qu’il m’avait prié de toucher pour lui et dont j’ai eu besoin et qu’il m’a offert fort gentiment.
Toi – 100 frs
Mr Darjou qui était dans mon atelier avant moi – 90 frs un rideau d’atelier une planche de pose et un calorifère objets qu’on était forcé de reprendre avec le bail.
Hotel d’Espagne – 480 frs J’ai payé une partie de la note reste dû logement et nourriture. tu sais comme cela monte vite
Mon chemisier 3 chemises à 12 frs – 36 frs
Pharmacie Normale rue Drouot – 44 frs J’ai payé comptant quand que j’ai pu
40 x 8 = 320
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mon médecin Hardy je n’ai pas reçu sa note mais je l’attends, il m’a prévenu que ses visites coutaient 10 frs et 6 frs chez lui – J’y ai été bien souvent et il est venu 3 fois
mettons : – 100 frs –
Tu arriveras à mill 1.863 frs.
Je devrais rester à Aix ou à Contrexeville c’est le même prix 40 jours à 7 frs et il faut bien compter huit frs avec les petites dépenses mets 350 frs tu vois que je suis encore en dessous !! – Seulement si Artan prend l’atelier il me remboursera la moitié des 370 et ajoutés je pourrai aller me guérir.
Faire un tableau dans l’état o[ù] je suis si tu me voyais mon pauvre vieux !
Seulement vis à vis des canailles comme Herman je me suis toujours tenu et je n’ai pas montré ma misère.
Mais que veux-tu je n’ai pas eu encore assez de déboires !
Il a bien fallu que je mange depuis un an que j’ai quitté ma maison !! Si j’en suis parti c’est pour ne pas faire de peine à ma femme – sans cela je serais resté et toute ces depenses et toutes ces douleurs m’eussent été épargnées, sans compter que j’eusse pu travailler peut être avec un peu de repos moral.
As-tu travaillé toi quand tu étais malade ? Tu me conseilles de me mettre devant une toile c’est facile – et peux-t-on y faire venir ce que l’on veut si l’on n’a pas même un sou pour prendre un modèle et si l’on a la fièvre d’inquiétude et tu peux juger dans quel état m’a mis la non parole de Malassis !
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Car j’aurais d’après son contrat touché à 500 frs par mois depuis février quatre mille francs à l’heure qu’il est. Je n’ai donc pas fait de dépenses exagérées.
Quant aux 12.000 francs je n’ai pas fait un seul mensonge Mon Vieux – Ils ont été placés par Herman – Jamais je n’ai dit que ce fut chez Herman, et ils sont plus compromis depuis que ma femme en a parlé à Herman voilà tout car comme je n’ai qu’un billet de l’Administrateur de la chose – si Herman veut et il peut vouloir car je le considère comme un homme sans moralité et vénal, il peut faire nier tout. Et Herman nie !! Il en a nié bien d'autres ! J’avais demandé à ma femme d’attendre un an pour en parler à Herman – elle l’a fait tout de suite et cela ne sauve rien. – Je suis coupable d’étourderie et d’avoir cru un homme que je croyais honnête – o[ù] est le mensonge ?
Du reste que de paroles inutiles ! – Je veux tout employer pour me sauver l’honneur et tâcher de pouvoir travailler.
Je me suis adressé à ma femme croyant que quand on a partagé la vie d’un homme pendant 17 ans on ne le laisse pas pour 2,000 frs s’enfoncer dans la détresse o[ù] je suis – on le fait souvent pour un étranger – le 15 de ce mois les meubles d’Artan non payés seront saisis – mes études mon pauvre matériel d’artiste mes études seront prises jusqu’à mes vêtements et j’aurai la honte d’une contrainte par corps. – pour deux mille francs que ma femme m’a forcé à dépenser en me faisant m’éloigner de chez moi je serai exécuté.
Tu comprends qu’après cela il n’y a plus de Belgique ni rien pour moi et
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que tout est effondré.
Avec ces deux mille francs je payais mes arriérés, je me guérissais et le 1er octobre j’entreprenais Les romans de Voltaire avec Lemerre aux conditions de Malassis. Je pouvais y travailler de Bruxelles – à mon aise, – l’atelier de Paris repris par Artan ne me coûtait presque plus rien. Cet atelier je l’avais loué confiant dans Malassis pour y faire du travail et je ne prévoyais pas les terribles choses par o[ù] j’allais passer ! – Comment une femme qui peut si elle le veut sauver son mari dans ces tristes circonstances peut-elle hésiter pour deux mille francs. – Mentir ? – Mais qu’elle fasse une chose qu’elle me sauve de tout cela et si je retombe qu’elle m’abandonne !
Si Elle peut elle doit même comme devoir faire une suprême et dernière tentative pour me sauver – après qu’elle m’abandonne à mon malheureux sort si je tombe.
Vas-y donc, je ne puis croire qu’on laisse quelqu’un se perdre sans lui tendre une dernière fois la main. Écris vite car je ne sais plus dormir et pour comble depuis aujourdhui je vais mal ! Vite je te prie ou plutôt non si c’est une mauvaise nouvelle n’écris pas. j’ai une émotion que tu peux comprendre en recevant tes lettres – Je laisserai faire, je me laisserai couler à fond. Voilà tout ! Ah pourquoi ma femme n’a-t-elle pas compris qu’en me
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rejetant loin de mon chez moi j’allais tomber dans toutes ces misères et que si j’étais malade je n’en sortirais pas !
Voyons Cher Vieux sois raisonnable – est ce que j’en peux si Malassis est malade est ce que j’en peux si j’ai la main et le corps malade – Pouvais-je compter sauver la maladie ! –
Si ma femme ne sut pas cela, – qu’elle demande cet argent à mon fils pour empêcher son père d’avoir ses chemises vendues, et il le fera, et je rentrerai dans la vie honnête et travailleuse. Le travail est à deux mois de moi si je peux y atteindre. et le travail me fera pardonner avec l’amour que je garde pour eux.
À toi
Fely
Mais je crois que tout est bien fini ! Je suis si désespéré que si je ne devais rien je crois tout simplement que je me laisserais crever dans un coin. – faire un tableau !! J’en ai fait trois mon ami Lambrichs en a deux à vendre les vend-t on ? –
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Déchire cette lettre dont j’ai honte et songe que si on croit que je suis pauvre on ne voudra plus de mes dessins
Télégraphie moi si ma femme me sauve. Cela vaut bien cela n’écris pas tu écriras après je te rembourserai quand j’aurai un peu d’argent aussi Va vite je t’en supplie. Pas un mot à Gouzien – sa femme est bavarde et il ne faut pas qu’on vous sache pauvre – Tu comprends avec quel bonheur je rentrerai chez moi quand je pourrai dire que je gagne de l’argent et que je ne serai plus à charge. Mais je devrai beaucoup et je m’acquitterai je t’assure.
– Les Aquafortistes mais mon ami c’est un rien du tout dans la position o[ù] je me trouve ! Je ne sais plus du reste ce que je t’écris.
Télégraphie.
Je crois que je me cacherai dans Paris ou que je vais me sauver à Londres en vendant quelques vêtements je ne peux pas retourner à Bruxelles !!!! tout cela va se savoir il y a des Bruxellois dans la maison au premier qui me connaissent de nom qui connaissent ma femme : Mr Bouvier Quelle honte ! et quelle chose terrible ! Voilà ce qui s’appelle échouer au port dans deux mois tout était fini et j’étais hors de tout !!!!