La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2661
2661 | 2662

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Léon] [Dommartin]
  • Lieu de rédaction
    Monaco, Monte-Carlo
  • Date
    1875/02/23


Texte

[1r° : 1]
Cher Vieux
Tu ne te plaindras pas cette fois que je te fais attendre ta réponse. Je lis ta lettre & j’y réponds : D’abord que me chantes-tu ? J’ai expédié le 26 janvier, – je sais la date, parce que c’était quatre jours après la représentation de Gouzien un paquet à Mlle Octavie Callewaert renfermant 1° Une formule de la lettre à adresser aux Membres Protecteurs 2° Deux pages de Prospectus !! 3° Une liste des membres correspondants. Ce paquet a été remis ès mains de Mr Walkenaer de Bruges lequel partant avec l’express de Nice devait arriver douze heures plus tôt à Bruxelles. Qu’est ce que cela signifie ? – Je vais en écrire immédiatement à Walkenaer.
Je réponds ici à tes deux lettres puisqu’il y en a une qui est restée sans réponse & je te dirai tout à l’heure pourquoi. – Je ne récrimine pas contre ma femme ni contre les mesures qu’elle a cru devoir prendre. Je trouve qu’elle a eu raison. Je suis fermement décidé à produire une œuvre importante, – (si c’est en mon pouvoir de l’exécuter) à l’Exposition de Bruxelles. Voici ce que je compte faire : Je partirai d’ici le 5 mars. Je resterai à Paris une dizaine de jours, le temps de trouver un atelier ou un local quelconque soit à Paris soit à Argenteuil. pour y faire un tableau pendant l’été, j’ai les mois d’avril, mai juin & juillet pour cela. Au mois d’aout je partirai pour Bruxelles et j’attendrai les évènements. – Je serai à Bruxelles avant cela pour les fêtes de Pâques de cette année afin de passer quelques jours avec Paul, vers le 15 mars – du 15 au 20 j’y serai. – J’en rapporterai tous mes ustensiles de travail. Viens-tu à Paris avant le mois de mai. Edmond Carlier dans une lettre que j’ai reçue ici me dit de lui écrire : quand je quitte Monaco, parce que me dit-il « il doit faire avec toi le voyage de Paris » Dis-moi ce qu’il en est.
[1v° : 2]
Tu comprends que je ne peux songer à rentrer à Bruxelles & a y recommencer la triste vie que j’y ai menée pendant les mois d’octobre à janvier. Je ne pourrais y résister, – j’étais à bout de force nerveuse quand j’ai quitté la Belgique & j’étais malade en arrivant, – je le suis encore d’ailleurs, mais j’ai trouvé ici un jeune médecin très instruit & très dévoué qui me fait suivre un traitement sévère. – Je ne ferai donc qu’y passer, pour voir Paul pendant quelques jours de ses vacances de Paques, j’irai avec lui à Anseremme, si tu veux en être cela me fera plaisir, nous resterions quatre à cinq jours là bas, pas davantage. Nous pourrions reprendre peut être aussi Tamise « interrompu par le Brouillard » comme disaient les vieux télégraphes. – je prendrai mes ustensiles comme je te l’ai dit & je reprendrai ensuite la route de Paris. – Je travaillerai là à mon aise, sans dérangement, pouvant avoir un peu d’affection autour de moi & j’en ai grand besoin je t’assure ; ici je suis très bien, mais c’est toujours le foyer étranger, & les affections sincères manquent ! – Tu te trompes Cher Vieux, quant à ma conduite relativement à la petite M. – Là encore je suis de ton avis et pleinement. Je suis incapable de commettre une action froidement méchante, et si je lui ai proposé une rupture c’est en réponse à une lettre d’elle dans laquelle elle me l’imposait ! Tout doucement, avec de grands ménagements nous arriverons à cela. L’enfant est bonne, dévouée, aimante, pleine de cœur, j’ai eu tort de me faire aimer d’elle, mais si je n’étais pas ainsi, je serais St Stanislas Kostka, et je me promènerais avec mon nimbe des dimanches dans les soirées intimes. – Puis c’est si doux et si bon de se laisser un peu aimer ! on ne réfléchit à rien puis :
après les propos joyeux
Bien des pleurs coulent des yeux !
Pauvre chère Mignonne, je la plains & je l’aime, & je voudrais pouvoir lui embrasser ces pauvres petites chères vaillantes mains que je gardais cet hiver dans les miennes comme des oiseaux frémissants et frileux. Elle serait digne d’être épousée et heureuse, & ces bonheurs qu’elle mérite si bien, je ne peux les lui donner. C’est une très honnête & très bonne nature.
[2r° : 3]
Les femmes sont toute bonté ou toute mauvaiseté, dit un vieux proverbe et rien n’est plus vrai. Je n’ai pas a me plaindre d’ailleurs. Toutes les femmes qui ont joué un certain rôle dans ma vie étaient des natures d’élite ; une seule était, méchante & perverse et j’ai eu cette chance inouïe de lui échapper. Doucement donc, cette liaison aura son dénouement & ce dénouement arrivera sans secousses, par la force des choses, attendons !
J’ai bien envie de me coucher, j’ai les yeux qui se ferment il est minuit mais j’ai encore trop de choses à te dire je continue courageusement à bâtons rompus et en prose de gâteux mais je continue ! Lis si tu peux ! – D’abord : Tu iras trouver Tardieu et tu lui diras ce qui est vrai, quant à l’Indépendance, que c’est le bon Gouzien qui a lui même envoyé ce télégramme à Bérardi et est venu après l’envoi m’en lire le contenu. J’étais furieux de l’impair qu’il venait de faire, et je savais comme toi, que Paul Fouché n’était que le chroniqueur politique de l’Indépendance & que la partie musicale était faite par Lavergne ; mais le bon Gouzien « pianondi peritus » – & étourdi comme le premier coup de mâtines, aurait cru manquer à sa réputation de « flanqueur d’arpions dans le fricot » s’il n’avait trouvé d’emblée le moyen de télégraphier deux bêtises en vingt mots car il avait ajouté, de ma part, : « enverrai chroniques », lorsque le vieux père Alfred Asseline était ici pour chroniquer avant moi. Voilà le fait tout simplement, je ne veux pas endosser les bêtises des autres. – Je reviens de Gênes, ville de très grand air avec ses palais énormes ses rues tortueuses étroites & son port merveilleux. – Bâtie en amphithéâtre comme Alger. – Été au théatre Carlo-Felice entendre « La Force du Destin » de Rossini et « Il Dardo d’amore » un ballet en cinq actes comme on n’en danse qu’en Italie. – Bon aspect Italien tout cela. Du reste il paraît que Gênes est une des villes qui ont gardé le mieux la physionomie nationale. Les rues sont pleines de lazzaroni flâneurs & cigaretteurs ; on se croirait à Naples. – Près du port couchée dans les lauriers dort la villa Doria d’un sommeil de vieille veuve aigrie, inconsolée & affaisée. Le chemin de fer lui a coupé ses jardins en terrasses ses escaliers de granit rose et a rasé ses orangers. – Visité
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la villa Pallavicini – Jardins curieux mais de mauvais gouts pleins de statues canoviennes et de palais de marbre blanc en manière de temples grecs, avec des cygnes qui gueulent à travers cela pour prouver qu’ils ne sont pas eux mêmes en pur Carrare. Ce qu’il y a de mieux ce sont les chênes verts sous lesquels cette rosse de Canova a encore trouvé moyen d’incruster quelques dryades imbéciles & niaises. – Il y a loin de Monaco à Gênes cela n’a l’air de rien sur la carte mais l’on reste neuf heures en chemin de fer pour y arriver. À Vintimiglia la frontière : Visita dei bagagli ! et une orange y coute : « cinquanta centisimi. » On traverse les champs de palmiers de Bordighiera qui sont chargés de la fourniture des palmes du jour de Pâques à la ville de Rome, et San Remo une ville o[ù] les peintres devraient finir leurs jours, les rues sont des enchevêtrements de couloirs à portiques qui montent raides comme la Justice. Puis Porto-Mauricio et une demi douzaine de San Lorenzio, de San Martino quelconques. – Il neigeait à Gênes et les Alpes étaient blanches comme des nonnes. – Très beau Gênes par la neige ! Les orangers étaient embêtés ! Nous devions aller à Venise mais nous avons été arrêtés par le mauvais temps. – Car il fait mauvais depuis quinze jours ! – À propos de ce fameux voyage à Gênes, nous l’avons échappé belle : Nous devions partir avec le yacht de l’administration qui est un joli petit cutter dont je me sers tout seul à Monaco, et aller jusqu’à Cannes attendre au large un des bateaux de la compagnie Frayssinet qui font le service de Marseille à Gênes. – La mer étant très belle nous avons été sur le point de partir, mais la jeune Groenvold, (– je te
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parlerai tout à l’heure de la jeune groenvolt) a eu peur du mal de mer & nous sommes partis par la voie de terre. Bien nous en a pris, le navire la Normandie a été en retard, il n’est arrivé en vue de Cannes que la nuit et il a été échouer à l’île St Honorat vers onze heures du soir. Tu auras lu dans les journaux les détails de la chose & le suicide du capitaine. Nous vois-tu en mer avec le petit yacht dans cette tourmente de neige au milieu de cette canaille de Méditerranée qui est hérissée de brisants ? Nous aurions été forcés de prendre le large et de rester la dedans jusqu’au matin, très heureux encore si nous n’avions pas été chassés nous aussi sur les îles Lérins. –
Notre colonie de la Villa Bella qui était très joyeuse est maintenant très réduite. Nous restons encore à deux : Louis Chevalier, un gentil garçon, sportsman, Bordelais et joueur ami de Blanc, et moi. Coté des hommes. – Coté des femmes : il s’est enrichi d’une grosse jolie fille dont la profession est de chanter dans les Revues Parisiennes :
Je suis l’oseille
La chose est sûre
Je suis l’oseille (bis)
En revanche à Bucharest d’où elle vient et à Odessa, elle chantait le Chalet !
Liberté chéérie
Seul bien de la vie ie !
Et la belle Hélène au grand plaisir et rut des Roumans & des Cosaques.
Danoise de naissance, Blanche Groenvold de nom et de peau, vingt ans, des dents à elle, le téton à son poste & ma voisine de chambre ! Je ne te cacherai pas que j’ai l’intention bien arrêtée de lui planter un enfant en ses lombes si elle s’y prête un tant soit peu.
Comme on m’engageait à rester ici & de bon cœur
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j’y suis resté – puisque je pouvais faire des études & connaître le pays, seulement j’ai été vivement contrarié par le temps. Depuis dix ans on n’a pas eu d’hiver plus rude. Il n’y a pas moyen de peindre à l’air. Je rapporte cependant trois très grandes études et cinq plus petites qui je crois ont bien l’impression du pays, – très travaillées.
Réponds moi vite si tu viens à Paris vers le cinq ou le six mars ou si tu attends le mois de mai.
Bonnes amitiés à ta mère.
J’écris à Paul.
Je t’embrasse de tout cœur.
Ton vieux
Fély
Que devient Buysingen ?
J’écris à Carlier également.
Que chante Mme Masuy avec son « prometteur de bons jours ? » Je ne lui ai rien promis du tout !