La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2667
2666 | 2668

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Léon [Dommartin]
  • Lieu de rédaction
    [Paris]
  • Date
    0000/[05/31]


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Léon
Tu ne me réponds pas, – je ne sais quand tu viens & voici le mois de mai passé. – Viens-tu ou ne viens-tu pas à Paris ? J’ai une foule de choses à te faire parvenir pour me les apporter le tout soigneusement enveloppé dans une petite malle. – Edmond vient-il ou ne vient-il pas ? – Pas de nouvelles de lui non plus !
En attendant voici ce que je te demande : Transporte-toi 68 Rue Lefrancq avec mes clefs que Liesse a dû te remettre et le billet ci-joint.
Tu as à y faire ceci 1° Prendre ma montre ou plutôt la montre de mon fils que j’ai oubliée à Bruxelles & que détient le père Houzé auquel tu la réclameras en mon nom, – il est prévenu d’ailleurs que tu dois la prendre.
2° Tu trouveras sur la cheminée de gros morceaux de camphre tu prendras du gros papier tu poseras sur chaque papier un morceau de camphre gros comme deux ou trois grosses noix, de cette façon :
[fig. 1 PAPIER CAMPHRE. PAPIER]
[1v° : 2]
(Ces dessins sont destinés à aider ta faible intelligence, affaiblie par de honteux excès,) – Ce papier a pour but d’empêcher le camphre de tacher les objets qu’il touche car étant graisseux & volatil en même temps il se transporte avec joie sur les objets qui lui sont voisins. –
Tu ouvriras la première armoire (je sais que tu prononces « ormoire » mais c’est armoire que l’on écrit,) – dans cette armoire tu ouvriras deux tiroirs, tu y mettras un morceau de camphre ou plutôt deux des morceaux de camphre susdits, – un par tiroir – plus, ou de plus, un morceau de camphre sur les tablettes de droite de l’armoire proprement dite et un autre morceau sur les tablettes de gauche.
Cela fait tu passeras à la grande armoire & tu ouvriras la porte droite dans laquelle se trouvent mes vêtements derniers vestiges de mon opulence passée, – dans les tiroirs, sur la tablette qui recouvre ces tiroirs, sur la grande planche du dessus, sur les tablettes de gauche tu mettras sept à huit morceaux de camphre. Puis refermeras et passeras à l’armoire de gauche qui est pleine de portefeuilles variés – Sur la tablette du bas sans que cela puisse toucher à aucun papier ni à aucune gravure, tu metteras un gros morceau de camphre, puis refermeras.
Ce n’est point tout ! – Au dessus de cette armoire immense tu percevras une grande caisse plate dont ci-joint l’aspect :
[fig. 2 Toiles Toiles Toiles CAISSE SUSDITE. Dessus de la grande armoire Porte Porte Porte Porte]
[1v° : 3]
Tu prendras l’échelle qui git à coté de la fontaine, tu la poseras contre l’armoire, tu te hisseras, puis tu te trouveras vis à vis d’une caisse énorme & plate garnie ou plutôt recouverte d’une épouvantable couche de poussière, amassée par les soins de Victoire ; ouvrir la caisse avec des précautions infinies pour laisser intacte & inoffensive la couche de poussière, et fourrer dans la caisse parmi les mille objets d’or d’argent de brocart & de soie & de laine, dont elle est remplie de nombreux morceaux de camphre. Remettre l’échelle en place et remercier les Dieux de ne pas t’être cassé le nez en te servant de cet ustensile dangereux & mal raccomodé. –
N.B. Si tu manquais de camphre pour quelques sols, tu en trouveras chez l’horrible droguiste qui déshonore le coin de la rue Lefrancq & de la chaussée de Haecht.
Les mites, dermestres, cossus ronge-bois, « biess’ di boletd’ji » & autres rongeurs seront de cette façon mis hors d’état de nuire. Ils te maudiront, mais je te remercierai du fond du cœur. Maintenant autre chose d’aussi important. Nous sommes aujourd hui le 31 mai et je suis sans malles depuis le 10 du mois ! – Fais moi donc en même temps que tu iras rue Lefrancq le plaisir de passer chez Coreman 80 rue Potagère, même quartier & lui demander « ce que cela signifie » et pourquoi il ne m’envoie pas les meubles, chevalets et autres ustensiles dont j’ai affreusement besoin. C’est absolument se ficher du monde ! Je suis installé avec quatre chaises d’Artan et un vieux bout de table ! et j’ai deux chemises ! –
Vite je te prie, – cela presse ! Je n’y comprends rien. – c’est insensé, idiot, absurde.
Si quelque chose, un objet ou un paquet quelconque avait été déposé chez moi rue Lefrancq, prends le je te prie pour moi en ton logis jusqu’a ce que tu arrives et si tu n’arrives pas cette semaine dépose ces objets chez Brassine qui doit m’envoyer des vêtements si tu ne viens pas & qui attendras
[1r° : 4]
Jeudi ta décision. – Ne lui donne pas ta réponse après Jeudi matin, parce que mes vêtements ne m’arriveraient pas à temps pour Dimanche, & comme je tiens à aller au grand prix qui sera superbe tu comprends que je ne peux m’y présenter dans l’état de dépouillement qui fait de moi dans ce moment une des curiosités de Paris.
– Donc vite réponse :
Viens-tu ou ne viens-tu pas cette semaine à Paris
– Si tu viens Brassine t’enverra une caisse dont je te rembourserai le port en bon camarade que je suis.
– Si tu ne viens pas, prévenir Brassine qui m’enverra la caisse grande vitesse. –
[illisible: barré]
Si tu dois venir il vaut dix fois mieux venir cette semaine. – la semaine prochaine après le grand prix tout le monde file & il ne reste plus que le soleil et l’étouffement.
Si tu ne dois pas venir dis-le !
À toi
Fély.
Comme Paul ne m’écris pas, je lui écris. – Puisque tu ne me dis rien, je présume qu’il n’y a rien de nouveau au Rond Point ?