La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2674
2673 | 2675

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Léon [Dommartin]
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    [1876]/00/00 [+]
    Datation sur base de l'apostille.


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Léon,
Je t’ai écrit « un tas de fois » & tu ne m’a pas répondu – ne sais pourquoi. J’ai envoyé aujourdhui à Fontaine un mémoire (!) relativement au « Conflit » qui a éclaté entre moi & Edmond. – Tu le liras, puis tu l’enverras à Hagemans lequel le remettra à Dandoy. Cela est clair comme de l’eau de roche & net comme un trait de burin. Edmond a fait là une de ces légèretés d’élephant dont il est coutumier. – C’est d’une bêtise idéale. Comme je sais que les absents ont tort, même auprès de leurs plus anciens amis, J’ai tenu à ne rien laisser dans l’ombre. Cela m’a embêté, parce qu’il y avait là des questions de parenté entre moi & ma cousine Hortense Rops & que j’ai été jusqu’à un certain point forcé de montrer qu’elle était heureuse de rentrer dans les avances faites à son fils – ce qui était l’absolue vérité. – Je t’écris surtout pour te dire que, au nom de l’ancienne amitié qui nous lie, je te prie de surveiller fortement Edmond relativement à ses intempéries de langue. Tu sais comme moi combien ce grand dadais est inconséquent & stupide en ses propos. Fontaine qui le juge très bien me disait qu’il est pis que sa mère qui passait pour la plus sotte & la plus mauvaise langue de la bonne ville de Mons, qui doit en renfermer quelques jolies. Et de jour en jour je vois que Fontaine
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est dans le vrai. De plus, je sais de quelle façon il lâche un ami quand il le lâche. Je lui entendu traiter Samain, avec lequel il a vécu en frère pendant quatre ans, de voleur, parce qu’il lui devait dix francs ; & [effacé] (chez lequel d’ailleurs il va passer d’aimables soirées) de « sale maquereau &c &c et la bonne mère Parys ! et les autres !! – Il fait des parties avec toi & ta maîtresse, – et l’appelle « gueuse » &c &c – Voilà le gamin. – Tout cela m’embête & je suis décidé à ne plus rien lui passer. Je te prie donc en ami 1° de le prévenir que je t’ai écrit à propos des racontars susdits, – inutile de lui montrer ma lettre qui est une lettre inter nos mais dis lui la chose en camarade. – S’il persiste il est de ton devoir d’ami de me prévenir de la chose, & j’y mettrai un terme – en ce qui me regarde personnellement, en prenant le train de 7h. du matin & en allant lui flanquer une paire de giffles un peu sérieuses. – Je commence à croire que c’est un commis voyageur frotté de quelque littérature, & rien autre chose. Il a été tellement ridicule dans toute cette dernière affaire que cela donne quelque poids à mon dire.
En tous cas je te prie d’ouvrir l’œil & de ne pas me laisser trop bêcher. C’est un peu ton devoir & tu ne douteras pas que personne ne s’aviserait de dire le moindre mal de toi vis à vis de moi. Je te prie d’y apporter un peu d’énergie.
Lorsque tu auras lu les papiers que te remettra Fontaine tu les remettras à Hagemans qui les remettra à Dandoy – J’y tiens – écris moi vite.
[1v° : 3]
Ici rien de nouveau. Tout marche bien, Le Musset recommence le 1er janvier 1877. J’ai de l’ouvrage plus que je n’en peux faire. & je viens outre le Musset de recevoir une commande de 112 dessins. Je compte faire une vingtaine de mille frs sur l’année. Cela me permettra de payer toutes mes dettes & de tenir rang convenablement.
De nouveau – il y a ici un fort mouvement littéraire. Les enfants qui avaient douze ans en 1870 en ont dix huit maintenant, il y a une nouvelle génération qui commence à faire du bruit & se demène. La belle Saïrana de d’Hervilly a réussi à l’Odéon. L’Ami Fritz est splendide de mise en scène & d’arrangement. Il y a des tableaux incroyables de couleur & de vérité. Taëlemans est dans des ravissements perpétuels. Il Cabanelise de la matinée & aquafortise ici de l’après midi. Bon petit Compagnon. – Nous passons de jolies soirées chez Mlle Dudley, la Belge de la Comédie Française, qui est une adorable fille, n’aimant pas notre pauvre Liesse par exemple ! quoique je le défende énergiquement ; – ni Carlier – que je défends moins ! – Il a quelques salons très amusants – on va chez Vibert chez Christophe le statuaire chez Pierre Viron. Tout cela vit, rit, vibre, grouille. C’est nerveux & vivant. On travaille parce que l’on ne pourrait faire autrement. Tous les quinze jours nous partons & nous allons avec Gouzien dîner à Fontainebleau chez Godebski qui est faïencier & potier comme Palissy. Il fait de superbes choses. Que l’on te regrette ! & que l’on te voudrait voir ici !! – Crois-tu que tu n’es pas
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un peu bête de tant faire de voyages à Binche & à Bruges & à Charleroy pour boire du Bourgogne avec des bourgeois, au lieu de pousser ta vieille branche un peu par ici ! Prends garde Cher Vieux & défie toi de toutes ces fréquentations un peu lourdes – Cela a du bon mais c’est bigrement opaque & je crois que deux fois par an Paris ne te nuirait pas. Ce pauvre réveillon s’est encore passé sans toi et cependant il était charmant je t’assure, & l’oie aussi cuite à point qu’elle le pourrait être à la Samme. – Et la Samme n’avait pas les jolies toilettes & les jolies femmes & la gaieté du bon Gouzien & le bon rire aiguisé de Paris. Viens plus souvent & tu t’en trouveras bien. – En avril j’irai à Bruxelles – je descendrai chez moi tout simplement & je passerai quinze jours la bàs jusqu’à l’ouverture de l’Exposition.
À bientôt & à toi
Ton Vieux fidèle
Fély
Je t’embrasse pour ta nouvelle année & je t’envoie Mardi deux exemplaires de l’Oliviérade Une grande machine parue dans l’année
Dis-moi o [ù] est Liesse.