La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2844
2843 | 2845

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Léon] [Dommartin]
  • Lieu de rédaction
    Paris
  • Date
    0000/00/20 [+]
    Cette lettre n'a pas encore fait l'objet de recherches permettant de proposer une datation.


Texte

[1r° : 1]
Mais oui Mon Vieux, mais oui cela a été grave & très grave, cela va mieux maintenant & cela ira de mieux en mieux mais j’ai été horriblement pincé. – Quelle maladie ? Mais la maladie de tous, Mon Vieux ; la maladie de Cladel, d’About, de Vallès, de Burty, de Ranc, de Gustave Doré, de Vaucorbeil, la phtisie diabétique, – qui vous emporte en deux mois si l’on ne se met pas en travers ! La maladie de tous les sanguins nerveux qui se collent au labeur parisien « moral » sans exercices physiques suffisants, sans grand air.
– J’y échappe & j’y échapperai grâce à l’extraordinaire vigueur de mon tempérament & à une poitrine en zinc, – comme Ranc y échappera probablement ; grâce aux exercices que je n’ai jamais abandonnés, & à mon amour des champs. – J’ai quitté Filleau parce que je sentais que j’avais autre chose que de simples congestions bilieuses au cervelet & que je ne pouvais obtenir de lui que des calembours aimables & galants. Quand je suis allé chez Sabourin, un médecin des jeunes de l’Art & de la littérature,
[1v° : 2]
un espèce de nouveau Piogey, – plus fort & plus instruit, il m’a dit au bout de cinq minutes : – vous êtes diabétique & vous allez avoir une affection de la poitrine avant dix jours. Huit jours après je toussais comme le bourdon du beffroi de Namur. Cela est venu du travail forcené sans trêve, & sans bains de mer, sans voyages que j’exécute depuis deux ans. J’y ai mis ordre comme tu vois, puisque voilà bientôt deux mois que je ne fais rien. – J’ai repris mes travaux, je vais beaucoup mieux. Le régime que je suis ne me gène pas trop. – Seulement tout cela m’a un peu désargenté. C’est pour cette raison que je voudrais que la mère Doucé se décidât parce que d’un côté je ne veux pas manquer à la parole donnée, & de l’autre j’ai amateur ici pour cette collection. Voilà pourquoi je te prie de lui faire parvenir la nouvelle lettre ci-joint. Enfin voilà un vilain moment de passé ; quelque soit le fond de bonne philosophie que l’on a en soi, la mort vient toujours frapper à votre atelier lorsque l’on a encore « un tas de choses à faire ». Ce n’était pas le moment de partir ! – Aussi quels bains de mer cette année ma vieille, tous ensemble ! – Nous choisirons une plage à bon marché & nous nous en flanquerons !! – Il n’y aura plus de défections & plus de remises !! J’ai eu ma leçon & j’en profiterai. Elle a failli être rude. – Tu ne m’aurais pas reconnu, j’étais devenu
[2r° : 3]
diaphane comme un Seigneur de vitraux allemands, et je le suis encore !
Tu comprends Mon Cher Léon que les animaux de notre genre, « estivandiers » comme dirait Lemonnier Camille, « pacants » rouleurs de grandes & de petites routes, rameurs, ne peuvent interrompre & changer leur vie sous peine de mort. – On mange & l’on boit & l’on ne dépense plus. On digère sur une feuille de papier ou sur une planche de cuivre, & le diabète s’en suit. – Dans trois mois je serai guéri. – J’ai un régime un peu dur mais cela m’est à peu près égal. – Pas de pain, pas de fruits, pas de liqueurs, pas de vins blancs, pas de sucre ! On s’y fait. et puis il me plaît de guérir & je guérirai ou le diable en prendra les armes. – Je me sens mieux, la toux disparaît & le sourire ne m’a jamais abandonné. – Donc bon espoir !.
À toi Mon Vieux, nos lettres se sont croisées ; fais parvenir à l’aimable Doucé la lettre ci-jointe je te prie. –
À toi & à bientôt puisque cette fois tu t’entetes à te couvrir de myrtes « arbrisseaux toujours verts » dit La Rousse, comme toi – comme nous malgré le Diabète !
Félÿ
Embrasse mignonne Émilie pour moi.