La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2132
2131 | 2133

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Léon [Dommartin]
  • Lieu de rédaction
    Paris, 17 Rue Drouot
  • Date
    0000/00/00 [+]
    Cette lettre n'a pas encore fait l'objet de recherches permettant de proposer une datation.


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Léon
J’ai une besogne d’enragé, mais moi j’adore « les coups de feu » tu le sais & je ne travaille même bien que dans ces coups là ! Samedi je pars pour Douvres o[ù] je vais installer Mlle Clairon chez les Dlles Ismay, qui m’ont donné toutes les références désirables. Samedi dernier, Filleau a réouvert ses salons par une étourdissante soirée : on a quitté la place de la République à 5 heures du matin ! Après demain c’est rue Richelieu 76 : on met en salmis Tourangeau quelques oiseaux du Phase que l’on arrose avec du Piccolo de Blois envoyé par le frère Filleau. J’ai été hier Lundi « ouvrir » les Soupers-Rodrigues – tas de jolies femmes ! Rodrigues est un singulier type qui te plaira ! Tu vois que la saison recommence d’un bel élan. Il me fallait cela ! – J’adore passer du calme réconfortant & tonique de Heyst à la fièvre d’ici. – Les Simon sont rentrés, mais ils sont repartis pour Lille & ils ne reviennent définitivement que dans huit ou dix jours. Seulement : le vrai, c’est qu’on ne travaille qu’ici ! On ne peut pas ne pas travailler !!! on est pris dans l’engrénage & ça y est ! L’affaire Conquet est faite. Tu vois que cela n’était guère dangereux pour
[1v° : 2]
toi ! – Je suis enchanté de l’arrangement, non pas que cela soit bien brillant ! mais une affaire de six mille livres n’est jamais à dédaigner. Je ferai cela « entre mes repas » et entre les choses plus sérieuses que je suis en train de monter di capo.
– Je travaille à la Maupin, cela va je crois devenir « une affaire » aussi. Conquet veut publier une édition spéciale pour cadrer avec mes dessins & en doubler la dose.
– Mlle Doucet et Lalouette viennent de louer rue Drouot en face de chez moi un « magasin » pour librairer le plus fort qu’ils pourront & éditer aussi Veux-tu faire un livre pour eux ?? Il y a un tas de livres nouveaux & cela marche rude, on se demande qui peut acheter tout ces volumes là ! Je crois bien avoir fini ma besogne du quinze au vingt. Il faut que je sois en Belgique dans la 2e quinzaine d’octobre absolument. Quelle année il va falloir faire ! C’est effrayant de travail. J’ai pour vingt mille francs de commandes. Seulement si je ne mène pas cela à bien & à fin c’est – pas un sol, – attendu que je ne suis payé qu’après « le belle ouvrage livrée » ! – N’importe ! il faudra bien que cela sorte ! Ou je dirai pourquoi !
À propos ! Autre chose : Émilie m’a dit : (ceci absolument entre nous car elle m’a fait promettre de ne pas t’en parler) ! qu’elle savait les projets de mariage entre toi & Mlle Bonvalot,
[1v° : 3]
qu’elle les avait appris par une lettre de toi, à moi adressée, non envoyée et que tu avais laissé traîner. ??
Qu’est ce qu’il y a de vrai là dedans, je ne sais ! Mais voilà le dire de l’enfant.
– Elle m’a dit qu’elle ne voulait pas que tu te remaries avec une autre femme que son amie de la gare de Blankenberghe (!!!!!) Étonnant ! Étonnant !!!!!!!!!!!!! Je voulais t’en parler, mais je n’ai appris cela que la veille de mon départ, & nous n’avons plus eu l’occasion d’être seuls sans Clairette ou sans Émilie.
À mon avis tu as comme toujours en ces matières de mariage, eu le plus grand tort de ne pas familiariser ta fille avec l’idée de ton remariage – puisque cette idée était la tienne !!! Et surtout de ne pas lui donner lui laisser avoir voix au chapitre !! – mais en ces matières tu n’as plus de fautes à commettre, tu gamines ! – Cette affaire-Bonvalot est déplorable ! Elle n’aboutira pas, j’en suis certain, tu y as apporté une « négligence dédaigneuse » inconcevable ; si tu avais pour deux sous de sérieux dans l’esprit, en ces matières ! – Tu as éloigné, par ta conduite parfaitement incompréhensible les sympathies d’une jeune fille honnête qui pouvait te rendre heureux, tu t’es aliéné l’amitié de Léontine & d’Aurélie, que tu avais chargé de faire des démarches & que tu as
[1r° : 4]
mises dans une position tout à fait grotesque (en ayant patroné un Mr qui a l’air de faire une aimable plaisanterie de ces questions de mariage,) & fausse vis à vis des parents de la jeune fille, auxquels tu n’as pas écrit, après avoir promis de le faire, ce qui constitue une grossièreté plate & une rupture mal déguisée ! Pourquoi ne pas agir franchement simplement nettement en ces questions ?? Tu devais savoir si tu voulais oui ou non te marier, oui ou non avoir l’opinion de ta fille – (ce qui me paraît assez raide !) – enfin résoudre tout cela par oui & non comme toutes les questions sérieuses dans la vie, nom de Dieu ! Oui ou non !!!
– J’ai dans mon tiroir la lettre que tu m’écrivais en partant pour l’Italie. Tu devrais la relire, pour savoir à quel point de veulerie tu es arrivé ! Note, que dans deux ans, mettons trois ans, avec ses dispositions, ta fille sera mariée. Tu lui feras un intérieur ? O[ù] ? Comment ? – Mon Vieux tu viens encore de lâcher la proie pour l’ombre & encore s’il y avait une ombre !!!!!!!! Je crois que tu vas renoncer à tout mariage probablement. Aucune femme n’acceptera tes façons de faire, et tu n’es pas « mariable » dans les conditions o[ù] tu te trouves, avec tes idées à côté.
Seulement je me demande pourquoi tu as fait tout cela, si tu n’es pas absolument toqué !! architoqué !!!! Enfin je le regrette très sincèrement pour toi, ce mariage, je t’assure que à ta place, je m’en mordrais fortement les doigts ! – C’est mon opinion absolue. Que vas-tu faire quand ta fille va sortir de pension ? – Tu ne peux pas cependant la tenir éternellement prisonnière sous prétexte « d’attente » ! Tout cela est bien insensé, Mon Vieux ! Ma foi à ta place
j’épouserai une Popp ! Nelly ou sa nièce ! – Mais examine un peu la situation. Elle me paraît de nature à être examinée ! Tout cela ne me regarde que par amitié grande pour toi & pour ta fillette Mon Vieux, mais enfin c’est une raison
À toi Vieux copaing Embrasse Émilie pour moi & pour Clairette
Fély
[2r° : 5]
P.S. N’as-tu pas revu Alice Renaux ? Elle devait aller à Spa N’oublie pas d’être muet comme une carpe frite à mon endroit ! Seulement si tu as par hasard l’occasion de glisser que je demeure rue Drouot 17, au lieu du 76 de la rue de Richelieu, glisse et n’y manque pas ! J’ai toujours peur d’une intrusion adroite dans les lares de Léontine !!! Et l’idée de ce rapprochement me glace !
– Tu me dis qu’Émilie doit rester à Spa une quinzaine pour sa santé, avec toi je suppose ! – Le contraire serait d’un sot !! Tu ne dois, comme père, laisser dorénavant Emilie sous d’autre garde que la tienne, ou celle d’une bonne maîtresse de pension. Je crois qu’il est temps mon vieux, & c’est l’opinion de tous ceux qui te connaissent & qui t’aiment, de prendre un peu ton rôle de père au sérieux. Voilà quinze ans que tu vagabondes, il faut bien accepter les charges de la vie, que diable, ou il t’en cuira ! N’oublie que si les crimes restent impunis disait Maître Prudhomme, toute faute se paie ! – Puis enfin tu n’es pas je suppose seulement un voyageur archéologue & un membre trottant de la Commission des Monuments ! – Je m’occupe, moi, de l’éducation de ma fille & tu sais comment ! Cela ne m’amuse pas toujours ! – Gouzien doit vivre de nouveau avec son beau père revenu fourbu, cela ne l’amuse pas non plus ! « C’est la Vie ! » me disait-il, et il a raison !
Tu as vécu dans un aimable égoïsme (auquel je comprends qu’on se laisse entraîner) ne te mariant pas, ce que tu aurais du faire, parce que cela t’aurait gêné en quelque
[2v° : 6]
chose, uniquement pour cela ! tu es déja puni de cet excès de personnalisme, en te trouvant sans foyer établi, toi devenu quadragésimeux ! – La même peur de te gêner en n’importe quoi ta fait négliger et traiter froidement ton mariage avec Marie Bonvalot, intelligente travailleuse, honnête, et capable de te secouer tous les matins, et de te donner un peu de ses nerfs, ce qu’on me fait à moi ! – bien plus nerveux que toi, & ce dont je suis bien heureux. – Tu vas pâtir bientôt de cette faute, niaise, il faut l’avouer. – Tout cela, tout cela au fond c’est la peur de te gêner, de changer ton ronronnement d’existence le pourquoi tu as toujours reculé ! c’est si doux de se laisser vivre sans charges & sans responsabilités ! Mais on a toujours de charges Mon Vieux, & elles paraissent plus pesantes lorsqu’on s’est habitué à ne rien porter du tout ! Et la vie vous accule, comme elle t’accule maintenant ! Comme elle m’a acculé ! Mais moi je n’ai jamais eu peur des charges & si je n’en avais pas eu, je m’en serais crée !! – Si Gouzien n’avait pas eu de charges, il ne serait pas maintenant Inspecteur des Beaux Arts, il serait le père Darcier, un vieux bohème. – Tu n’en as pas eu toi ! Qu’as-tu fait depuis dix ans de cette liberté au point de vue de ton art ? Bien peu de chose ! – Tu prétends que tu ne peux travaille sans cette liberté !! Je crois moi le contraire. Chaque fois que je t’ai vu obligé au travail. tu as travaillé ! Comme tout le monde ! comme moi ! Tout cela c’est pour te dire, que tu t’enfonces dans des inextricabilités, dont un coup d’épaule pouvait te faire sortir & voilà trois ans que tu dois le donner, ce coup d’épaules.
Ah tu es un bon type de peureux vis à vis de l’Existence. Mais on n’échappe pas aux devoirs. J’en sais quelque chose & tu vas le voir malgré toi ! Enfin je ne vois
plus pour toi que le mariage Popp que tu ne voulais pas faire (je ne sais trop pourquoi !). – Car si tu n’es pas marié dans six mois avec n’importe qui, que feras-tu bougre de myope & myope voulu ! – À toi Fély.
Enfin je t’embête bien dans cette lettre ! mais c’est « pour le bon motif » ! Examine au fond ! Ta situation m’effraie comme si elle était mienne !.
Une ressource te resterait : vivre en ménage avec ta fille en dehors de ta mère, mais Émilie n’étant pas habituée par toi, (ce que tu devais faire) à tenir ton ménage, ne me paraît pas bien capable de le tenir. Et puis vas-tu la faire vivre avec de Roddaz, Stocquart, Dupont etc etc etc ? Tu n’y penses pas je suppose ? – Quelle seconde éducation se ferait-elle ? Tu vois cela d’ici ! –