La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1732
1731 | 1733

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Armand] Rassenfosse
  • Lieu de rédaction
    Corbeil-Essonnes, Demi-Lune
  • Date
    entre 1890/09/[23] et 1890/09/[24] [+]
    Rops date sa lettre du 24 septembre 1890. Or, si l'enveloppe jointe est bien d'origine, le cachet postal d'envoi mentionne la date du 23 septembre 1890.


Texte

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Mon Cher Rasenfosse
J'ai essayé seulement d'hier le petit vernis. Je l'ai trouvé très bon : il sèche vite, & il m'a paru être d'une résistance très suffisante aux acides. Je n'ai pu l'essayer qu'avec de l'acide azotique à 18 degrés & avec de l'acide au perchlorure à 20. Il a bien résisté. Et vous avez-vous fait avec ce vernis des essais concluents ? Quelle est votre opinion définitive. Est ce le petit vernis à couvrir de nos rêves ? Dans tous les cas voici ces qualités acquises :
– Siccité rapide
– Fluidité parfaite, on peut faire avec ce vernis, des traits très nets au pinceau, ce qui est souvent nécessaire.
– Solidité suffisante aux acides.
– Il ne s'étale pas sur le cuivre en dehors des limites tracées.
Je ne sais pas ce que l'on demanderait de mieux vraiment. Le seul point dont on doit être assuré, & vous devez l'être à présent, est celui de la résistance aux acides. Un bon petit vernis doit résister à de l'acide azotique à 35 %, car il se peut que dans certains cas on ait besoin en finissant une planche de lui donner du brillant, dans
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un bain rapide d'eau-forte pure. Lui faire « voir » l'eau-forte pure, comme dit Bracquemond. Un petit vernis à couvrir ne peut être trop solide.
Je vous ai parlé de N°6 et j'éprouve le besoin de vous en reparler encore. Je ne suis pas de votre avis, & je trouve, sauf restriction, car je n'ai fait qu'un tout petit essai sur un bout de planche, tout à fait insignifiant, mais je juge d'après vos essais, que ce vernis est tout différent du n°5. Malgré tout le grain du n°5 est gros, il supporte beaucoup moins bien l'estompe, et le N°6 me paraît se mettre mieux au rouleau que le 5. – Son dégré de résistance aux acides es-t-il le même ? Puis répétez moi je vous prie Mon Cher Rasenfosse la façon dont vous l'appliquez sur la planche, s.v.p !
– Dès que je serai rentré à Paris je vais me livrer à une orgie d'eau-forte. J'ai hâte d'en faire. En attendant je fais de la pointe sèche ébarbée. Dès que j'aurai une épreuve de ma planche je vous l'enverrai. C'est « le vieux bassoniste » que je refais d'après un croquis très ressemblant. Il y a très longtemps que je n'avais fait de la pointe-sèche ébarbée. C'est un travail pour lequel il faut une certaine habitude, – comme pour le burin, car la pointe « gifle » comme disent les graveurs, facilement sur le cuivre si on n'y fait pas grande attention. Avez vous dans votre collection une planche que je n'ai plus, moi, et qui est intitulée : La Fleur Lascive, petit format. Elle est faite par moi à la pointe sèche, certaines parties après avoir été bien ébarbées, on été remordues au rouleau, à l'acide faible : 12 degrés. Cela suffit pour colorer un peu les parties qui resteraient
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trop sèches pour le travail de la pointe simple. Albert Durer a fait un grand usage de la pointe sèche, sèche, car on devrait appeler pointe grasse, le travail o[ù] l'on n'ébarbe pas le relief du cuivre. Une pointe-sèche bien ébarbée, condition sine quà non, relevée par des touches d'eau-forte donne un travail d'une finesse merveilleuse, brillant, sonore, & qui je crois se prêterait parfaitement à la clarté & à l'honnêteté du faire de De Witte. Il doit en essayer. Un petit stage est de rigueur, car comme je vous le dis Mon Cher Rasenfosse, la pointe n'est pas si facile à mener que l'on croit. on peut pour plus de facilité faire son décalque sur vernis noir fumé ordinaire, faire une morsure légère pour se guider, enlever le vernis et reprendre la taille avec de bonnes pointes coupantes et très solides. Rien des pointes emmanchées dans du liége ! Je me suis fait fabriquer, pour ce travail cet outil-ci :
[fig. 1 vis de pression. / bois / cuivre / Fil d'acier fort.]
Je prends du fil d'acier fort, je lui redonne une trempe à la cire, et j'emmanche cela dans mon outil qui est creux à l'intérieur Il y a une petite vis de pression pour le fixer et je marche de l'avant. Vous voyez la ma manie d'être « bien outillé ».
Aussitôt rentré à Paris, je retouche les épreuves des Diaboliques, j'y mets le texte & je vous les envoie. Merci de la bouteille de petit vernis.
Le vernis N°6 reste toujours liquide n'est ce pas ?
Je vous serre bien affectueusement la main
Félicien Rops
Monsieur
Armand Rasenfosse
296. Rue St Gilles
Liége
Belgique