La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1733
1732 | 1734

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Armand] Rassenfosse
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    1890/12/03


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Rasenfosse
Il y a juste un mois que j'ai reçu de vous une aimable lettre, – il y a même plus d'un mois, puisqu'elle est datée du 21 oct. 1890 ! Voyez si je suis coupable ! Depuis le 21 octobre je me dis tous les jours : je dois répondre à Rasenfosse : ou il faut que j'écrive à Rasenfosse, etc etc, et je n'en fais rien ! Si je faisais encore autre chose !! mais rien !!! Depuis deux mois je vis dans une paresse turque. Enfin depuis hier, il me semble que je sors de mon engourdissement & que quelques vagues signes de vie se manifestent ! – Puis ce matin, j'ai eu une surprise qui vous touche un peu : Je rangeais ma bibliothèque, cela m'arrive tous les trois ans à peu près, j'avise sur une « sixième planche du haut » un livre blanc, je regarde : un livre que je ne connais pas ? J'ouvre : un frontispice d'Armand Rasenfosse, une dédicace fort aimable de « Mr Rahlenbeck » : Georges Rosmel, l'auteur du livre : Histoires Estudiantines. Je n'ai jamais vu ce livre, pas plus que celui qui le flanque à droite : Les Cygnes par Francis Vielé-Griffin aussi decoré d'une dédicace aimable. Je n'ai jamais vu ces livres ! Comment sont-ils là ? Voici l'histoire : on les a mis dans ma bibliothèque, pendant que j'étais en Amérique, il y a deux ans !!! Qu'ont dû penser MMrs Rahlenbeck
[1v° : 2-3]
et Vielé-Griffin ? Aidez-moi Mon Cher Rasenfosse à retrouver ce Mr « Georges Rosmel » ! Sous la dédicace aimable, il a écrit son adresse : 83. Rue Bergmans Bruxelles. Mr Rahlenbeck demeure-t-il encore là. Vous devez le savoir vous, son collaborateur ? Je voudrais lui envoyer une eau-forte ou deux. De mes planches, ou plutôt de mes épreuves que faut-il choisir ? Dites moi cela. Je voudrais lui être agréable et réparer mon excessive grossièreté. Mr Georges Rosmel écrit-il encore ? que fait-il ? o[ù] vit-il ? à Liége, ou à Bruxelles ?
J'avais mal lu votre lettre, je partais pour la campagne quand elle m'est arrivée. Je la relis et je vois que vous m'y demandiez « l'adresse » pour vous procurer de l'ambre plus transparent. Je vais tâcher de vous satisfaire. Si vous m'envoyïez une formule, – (pas complète) ? Non, je vais lui demander, au Billaudet, de me faire fondre de l'ambre mais en lui recommandant de ne pas me donner de l'ambre bruni par le feu. Dites moi quel quantité je dois demander ? Pas une trop grande quantité, puisque c'est un essai, mais une quantité assez grande cependant, pour qu'il se donne la peine de la faire fondre, car le Billaudet n'est pas toujours gracieux.
Ah ! dites moi maintenant quels ont été vos essais, et envoyez moi vos épreuves, si vous en avez tiré. Je vais me mettre aussi au travail, et nous échangerons nos produits ! o[ù] en êtes vous ? quel est le n° du vernis qui vous plaît le plus ? N°6 ou n°5 ? Et le petit vernis ? Je le crois très solide, autant que j'aie pu en juger. Votre presse m'a dit Nys est très belle et large. Vous avez fait un bon marché.
Je commence les frontispices de la « Collection Félicien Rops ». J'espère que cela marchera. Il y aura douze plaquettes. Je n'ai aucun intérêt dans l'affaire d'ailleurs. Je vous en envoie un prospectus spécimen.
Présentez mes excuses & mes Civilités & Mme & Mr Henrard. Dites leur je vous prie que je leur enverrai prochainement les dessins, et les moins mauvais que je pourrai trouver.
J'ai fait aussi travailler à mon atelier : J'ai inventé ou du moins perfectionné un appareil à eau chaude pour atelier, en tôle galvanisée. Cela se chauffe au gaz. Ici, cela ne coûte pas plus cher que le charbon. Je ne l'ai pas encore essayé, mais je crois que c'est l'idéal : C'est fort laid, cela coûte 250 francs, mais pas de poussière, pas d'extinction de poèle, pas d'allumes-feux, pas de chauffage, le feu que l'on désire comme degré de chaleur, enfin j'espère en mon perfectionnement, et je vous dirai comment cela se comporte dans quelques jours.
Cela ne manque pas de charme ces histoires estudiantines. C'est jeune, bon enfant,
[1r° : 4]
sans prétention, et cela dit bien ce que cela veut dire. Votre croquis est joli.
– Je vous serre la main mon cher Rasenfosse, et je vous souhaite bon travail et bon Courage. Je vous l'ai dit : si je peux vous être bon à quelque chose en notre art, usez de moi, vous me ferez plaisir. Comment va votre machine lithographique ? Êtes vous content ?
Quant aux modèles, c'est l'écueil de la province ! Il faudrait leur faire donner la chasse par des amis célibataires ; C'est toujours très difficile pour un homme marié dans une ville comme Liége. on croit à d'autres intentions. Il doit pourtant y avoir bien des filles de fabrique qui doivent manquer de pudeur ! – En les faisant laver ! – Lorsque j'habitais Namur, j'en étais réduit aux filles à soldats ! Et quels tétons ! Un beau jour j'ai trouvé une fillette Flamande propre & jolie, assez bien faite, très rondelette. Je n'ai plus voulu la lâcher, et cependant nos relations étaient pures ! On l'appelait, la malheureuse ! : « l'entretenue de Mr Félicien » ! C'était la fille d'une cantinière qui la laissait libre. C'était une chance ! Elle s'est mariée avec un tonnelier. Je n'ai pu la remplacer.
Je vous serre la main affectueusement. À bientôt des nouvelles n'est ce pas ?
F.R