La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1809
1808 | 1810

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Armand] Rassenfosse
  • Lieu de rédaction
    Paris
  • Date
    1894/03/15


Texte

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Cela, c’est amusant : je mettais la main à la plume en me disant : il faut que j’écrive à Rassenfosse pour savoir ce que devient la bonne ville de Liége, et les jeunes Rassenfosse enrougeolés, puis, pour le remercier de ses papiers « nécessaires », lorsque j’ai reçu la bonne lettre et les épreuves ! La télépathie subsiste ! Parlons d’abord du frontispice.
Bon premier état. Bonne souplesse de la femme nue, jolies chairs : attends, je vais t’éreinter un brin selon ma bonne règle : La femme vêtue est par trop « hermétique » son bras gauche de loin se confond avec le bras droit de la femme nue. Regarde cela en fermant les yeux. On ne sait pas trop ce qu’elle fait cette horticulturesse ? Avant tout en ce temps de bafouillement cérébral, o[ù] la moitié des crânes, et une partie de l’autre moitié itou, est pleine de cacas au lait, il faut protester contre les obscurités Péladanesques, et travailler dans la netteté, Mon Ami ! Donnay domine ce record, et cela lui va, et je l’aime comme cela. Il s’exhale des êtres qu’il crée un grand charme & un certain « emmerdement mélancolieux » qui plaît aux femmes à flueurs blanches, et à celles qui en sont à leur premier mois de grossesse. Et tout cela est bien. Mais nous, il faut que nos vignes produisent du « Clairet » – le bon petit clairet des jolis vignobles Français, et surtout !! – C’est pour cela que je m’insurge contre la Dame à la robe de chambre sans couture et sans charme, la sale ! qui élève audessus de sa tignasse une primevère magique, « Primula obconica Paladanica» qui représente
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la Jeune Belgique, – ou plutôt la Belgique mûre. – Le premier état est infiniment supérieur au deuxième. Le Deuxième ne gagne pas à ces lourdeurs noires. Je remarque que presque toujours vos 1ers États sont meilleurs que les autres. J’attribue ces noirçeurs suieuses à l’idée bizarre que vous avez eue de doubler le papier. Cela a épaissi tout. J’aime bien la grande bougresse nue du 1er État. Mais elle a un bras droit par trop inoccupé, on ne le devine pas, Les chairs sont légères et jolies.
Je vous enverrai demain, – cela sèche ! une épreuve avec marges du frontispice du « Flirt » de Tinan. Dujardin a réussi, – il demande fort cher, mais grâce à ses retoucheurs qui sont fort habiles, il s’en tire bien. J’ai d’ailleurs et avec assez de difficultés tout retouché à l’aide de tous les moyens : Pointe sèche, roulettes, vernis mols et durs, et jusqu’au burin (dans les queues des grues et dans la petite tête à corsage noir de la marge), tout y a joué, mais le résultat est « satisfaisant »* – rien de plus !! Cela reste toujours un mauvais dessin malgré l’effort d’exécution, sans saveur, surtout ! insipide !
– La femme à l’éventail est supérieure au reste : c’est elle qui est le vrai frontispice de la chose. Elle est d’une grisaillerie amusante, et faite d’après un croquis d’antan, fait sur une bonne nature. Elle est travaillée (sur un croquis au vernis mou) à la pointe sèche, mi-ébarbée, ce qui lui garde ses blondeurs. Gardez bien cette épreuve Mon Cher Rassenfosse, il n’y en a que huit en dehors du Tinan. Il est « rapaciel » cet animal là! – Grand merci pour le papier. Je commence à espérer pouvoir retoucher, sans boue, & clairement. Notez que la grande chose & la difficulté réelle du procedé, et sa supériorité : c’est la retouche possible. Beaucoup, ou plutôt :
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quelques graveurs parisiens ont des Vernis blancs mous. Mais cela ne tient pas à la retouche ! Monziès en a, des vernis blancs mous, mais après le 1er État, va te promener ! il n’y a plus personne au logis ! Donc travaillons : la retouche !!! c’est là : l’avenir ! Si on pouvait retoucher sur du papier gélatine, ce serait le vrai, mais cela ne vient pas bien. Un papier n’est jamais trop transparent et ce dernier, arrangé avec le breuvage à l’huile de ricin est bon. Seulement (?) sèche-t-il bien ? tout à fait ?? Je l’ai employé pour la retouche du frontispice du Flirt, et il m’a rendu grand’service, mais, il y a eu par moment des « morsures embrouillées » que j’ai attribué à la pression graisseuse du crayon sur le papier riciné ou la partie graisseuse n’avait peut être pas assez bien séché. Je crois qu’il faudrait préparer ce papier quelques jours au moins avant le travail, mais resterait-il assez clair, ou plutôt aussi clair ???
Je travaille enfin ? !! à la machine de Dentu. Je crois que je la ferai par le procédé Dujardin, retouché. Si tu étais ici, nous la ferions ensemble, mais on ne peut entrer dans l’envoi des planches, il faut les avoir à la main, pour mille choses, ce serait du temps & de l’argent perdus. –
– nous ferons ici, ensemble, un autre dessin , entier. Ce pauvre Moréels me peine, évidemment il faut qu’il ait passé de mauvais jours pour prendre une décision aussi extrême. Il manquait « d’art » évidemment mais il atteignait aux suprêmes adresses et ses subtilités intéressaient malgré la subalternité des moyens.
Enfin espérons qu’il reviendra. Il y avait d’ailleurs dans cette tête du « Yanke », et ce
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n’était pas un Wallon du tout. aucune bonhomie. Il restait défiant & sur ses gardes comme un chacal apprivoisé, dans les meilleurs moments. Pas sympathique, mais intéressant. Cette lettre a été écrite la nuit passée avec un mauvais lumignon. J’avais oublié un tas de mots !! Je te vouvoye et te tutoies à tour de bras ! Lis tu o[ù] il y a des vous, et tout sera dit, Ces machines là m’arrivent souvent.
Mon pauvre ami Clapisson est mort cette nuit subitement, et cela me navre. Ils s’en vont tous, mes pauvres amis, et ils emportent avec eux des morceaux de ma vie. Filleau partira aussi, puis Ramiro, le fin et bon sémite. Il m’inquiète et s’émacie, la phtisie le guette ! On paie Paris, ses fièvres, ses entraînements, ses jolis plaisirs.
– Au fait, on vit moins qu’autre part, mais on vit plus. « Que m’importe ses 80 ans disait un viveur du temps, en parlant de Fontenelle, « je les vis en un quart d’heure ! » mais les « restants » s’en assombrissent ! – Enfin : Dum Spiro SPERO ! n’oublions pas ma devise, et tâchons en ces espoirs de faire de belles choses si nous pouvons !
Tiens moi bien au courant de ce que tu fais.
Bons Compliments à ta femme et embrasse les petits guéris.
À toi bien de cœur,
Fély
Demain matin Samedi j’expédie l’épreuve dite, sans faute
La famille de Moreels es-t elle partie avec lui, & n’y aurait-il pas moyen de retrouver un portrait de ma fille & un de ma femme qu’il avait emportés avec lui & que je voudrais revoir ??