La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1216
1215 | 1217

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Joséphin] Péladan
  • Lieu de rédaction
    Heyst-sur-mer
  • Date
    [1886/09]/00 [+]
    Datation sur base de l'apostille. Cette missive répond à celle de Joséphin Péladan datant d'[avril-mai 1886] (voir : lettre publiée in Védrine Hélène, Correspondance inédite Félicien Rops Joséphin Péladan, Paris, Séguier, 1997, lettre n° 86, p. 185).


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Péladan,
Voilà bien longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles ! C’était à moi naturellement à vous répondre après l’envoi du livre de votre frère[1], mais j’ai été pris brusquement dans un engrenage d’incidents & même d’accidents fort peu réjouissants qui m’a pris & ne m’a plus lâché de tout l’Été.
J’ai été piqué au pied par un insecte quelconque, il en est résulté un furoncle charbonneux, qui m’a forcé de rester le pied étendu sur une chaise pendant deux ou trois mois après avoir subi une foule d’opérations fort cruelles, je vous l’assure, – quoique je ne sois pas un « douillet ».
Auriez vous pas à me faire cadeau si cela ne vous gêne en rien, d’un deuxième exemplaire du livre de votre frère ? Si vous en avez un faites moi le plaisir de l’adresser de ma part, ou de la vôtre plutôt, ce qui lui fera encore plus de plaisir, à Mr le docteur Albert Filleau [2], 1. Place de la République à Paris. C’est un homme fort curieux de tout livre médical, & qui écrit dans plusieurs
[1v° : 2]
revues scientifiques. Quant à moi mon Cher Péladan quoique profane, j’ai lu le livre, et sans effort ; – j’ai pu à peu près le comprendre & j’ai été frappé de la clarté & de la belle ordonnance de l’œuvre.
Évidemment c’est une production d’esprit supérieur. – Je suis persuadé que « les Docteurs » en n’importe quel droit, feront silence, & ne parlerons pas de ce soulèvement d’idées.
Je suis en Belgique & j’y assiste au spectacle, toujours réjouissant pour mes sentiments, de l’effarement d’une bourgeoisie repue, grasse, riche satisfaite qui vient d’entendre gronder à ses oreilles, qui ne voulaient point entendre ! les grondements des prochains orages & des tempètes populaires[3]. Dans vingt ans il ne restera rien de cette morgue, de ces vices, de ces matérialités triomphantes. Et cela m’est une joie d’y songer.
À bientôt Mon Cher Péladan
je reste votre compère en idéalité & si le diable me prête vie, je vous jure, que je ramasserai une mâchoire de bourgeois, comme Sansom[4], & que j’en écraserai, un des premiers, les rois de l’Empire du milieu ! les glorieux Pornocrates ! – Je les broierai le nez sur leurs truffes !
Mes Compliments à Mme Maillat je v[ou]s prie.
Félicien R
[1r° : 3]
Hotel de la Campine
Marché aux Herbes.
Bruxelles.

Annotations

[1] Péladan a envoyé à Rops un exemplaire de l’Anatomie homologique d’Adrien Péladan, avec la dédicace suivante : « A. Félicien Rops / le grand anatomiste de la femme / Homologue lui-même de Lucifer / Son ami dévoué / JOSÉPHIN PÉLADAN / 20 juin 1886 » (Cité par : Beaufils Christophe, Joséphin Péladan, Essai sur une maladie du lyrisme, Paris, Million, 1993, p. 110-111, note 218).
[2] Albert Filleau (?- 1894), médecin personnel et ami de Rops. Le graveur lui dédia une de ses œuvres, Docteur Filleau [E. 298].
[3] Allusion aux émeutes et aux grèves ouvrières qui ont commencées en mars 1886 dans les centres industriels wallons.
[4] Samson, personnage biblique dont la force résidait dans la chevelure, lutta contre les Philistins avec une mâchoire d’âne (voir : Les Juges, XV, 15-16).