La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1327
1326 | 1328

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Auguste Donnay
  • Lieu de rédaction
    Paris
  • Date
    1893/01/13


Texte

Monsieur
Auguste Donnay
artiste peintre.
chez Monsieur
Brassine-Galopin
Rue du Pont-d’Avroy
Liège
Belgique.
 
[1r° : 1]
Vendredi
Paris le 13 janvier 1893. *
[fig. 1 * ce signe kaballistique éloigne les mauvais sorts ! ]
Il faut que vous me pardonniez, Mon Cher Donnay de ne pas vous avoir écrit immédiatement après la réception de votre beau décor, et vraiment je suis très honteux de ma grossière inconvenance. Je ne sais comme cela se fait, moi qui ne perds jamais rien, j’ai égaré votre lettre, celle dans laquelle était votre adresse ; – j’ai du écrire à notre ami Rasenfosse pour l’avoir à nouveau. J’étais absent lorsque la lettre de Rasenfosse est arrivée, j’avais été passer les premiers jours de l’an chez un vieil ami, et ma vancance s’est prolongée ; – bref, ma réponse a été victime de tous les hasards imprévus, ce qui explique la chose, mais ne l’excuse pas !
– oui, il est charmant Mon Cher Donnay votre tableau, ou votre décor, comme vous voudrez l’appeler, & d’une exécution à la fois poussée & simple qui est ce qui convient. « Le beau c’est ce qui convient » a dit Delacroix, et c’est le vrai. Quant au sentiment, vous l’avez en vous, & n’avez pas à l’aller quérir autre part. Laissez vous toujours aller à vous même, & vous serez certain de réussir. Il faut comme Jeanne d’Arc que l’artiste entende « des voix », il faut se pencher tout près de la bonne nature pour entendre les battements de son cœur, comme on se penche pour écouter le bruit du ruisseau caché sous les saulaies. Ceux qui n’entendent rien, n’ont rien à redire !
[1v° : 2]
Voilà pourquoi je vous disais : ne vous inquiétez de rien ! Vous êtes un simple, c’est rare, & c’est une force en ces temps compliqués. Appuyez vous sur vos qualités à vous, que vous vous êtes toujours senties en vous, celles que d’enfance vous vous êtes toujours connues !
– Sans vous occuper de celles des autres, qui n’ont rien à voir dans votre affaire.
J’ai un ami, au Sahara, très loin, dans une oasis, à Tuggurth à soixante cinq lieues plus loin que Biskra, – on les a o[ù] on peut : les amis, le tout est qu’ils soient bons. Non seulement il est Saharien mais il est agha, & chef de l’étrange cité qu’est Tuggurth.
C’est un grand philosophe, qui connaît le Christ et Mahomet, et m’a plus appris, en devisant avec lui sous ses dattiers que tous les professeurs d’esthétique qui déposent leurs culs dans les fauteuils d’academie. – « Ne dessine pas ces palmiers qui sont la bàs près de ma maison » me disait-il, « ils ne le veulent pas, & ils n’ont rien à te dire ! Les Français ont fait couper la tête & le tronc de leurs pères, et depuis lors ils se taisent quand passe l’Étranger, & que sa caravane s’arrête à mon seuil. Ne les interroge pas, & ne leur demande pas conseil, ils ne te répondront pas ! Si moi, qu’ils ont vu tout petit, je savais ton métier, qui d’ailleurs est enfantin et inutile, ainsi que l’a dit le Prophète, ils me diraient tout ce qu’ils ont a dire, toi, va parler aux arbres du pays de ton père !
Pourquoi, me disait-il, veux-tu que j’envoie mon fils aux Écoles, dans ton pays ? Lui apprendra-t-on mieux à lire le soir, Allah, dans les rayons du soleil couchant ? – Si mon fils est un homme, il y a de la terre ici pour le porter debout, & pour le porter couché, si
[1v° : 3]
c’est un âne, il aura beau aller à la Mecque, il n’en reviendra pas avec six pattes » !
J’ai écrit dernièrement ceci à mon ami Picard, & je vous répète les paroles de mon vieil ami, parce qu’elles sont bonnes à semer, comme le bon grain de l’Évangile, & qu’en leur pulpe elles renferment « la Somme » de toutes les théories artistiques qu’élaborent les gros messieurs, – qui déposent leurs culs dans les fauteuils d’Académie.
Tous les ans, à l’époque du Renouveau des Infidèles, par les nuits claires de Janvier, deux cavaliers des Gorems traversent au galop le désert de sable qui sépare Tuggurth, les Chotts et Biskra, ils portent, sous une enveloppe de l’agha une feuille d’oranger sur laquelle sont écris trois mots arabes qui disent : Je pense à toi : sois heureux !
Et audessus de la main du marchis-chef du bureau du télégraphe optique, l’adresse :
À Mr Félicien Rops Chr de la Légion d’honneur, et peintre du Gouvernement de la République Française. 1 Place de Monsieur Boieldieu.
à Paris
(France)
J’ai été Mon Cher Donnay, huit jours, dans une académie, ce que je disais encore à ce brave Picard, pour clarifier nos discussions d’art : – & j’y ai entendu des sottises pour le restant de mes jours ! – Le Serment des Trois Suisses ! – « Toute l’Académie concourrera » dit pompeusement « le Maître » ! Quel beau sujet, Messieurs ! Mettez vous dans le sentiment de Guillaume Tell ! Comprenez le héros !
[1r° : 4]
Mettez vous dans son sentiment ! Le Sentiment de qui ? Le Sentiment de quoi ? Celui de Pamphile mon voisin de gauche, ou celui de Mr de Fénélon !
Je crois que la Peinture peut se résumer en quelques mots : « Apprendre son métier, ne pas apprendre son art. » Votre art est en vous depuis la première minute, ou petite enfant vous avez ouvert les yeux à la vie. Vous ne pouviez l’exprimer mais il y était ! – Quant au métier : on n’en sait jamais trop, et sous ce rapport le mouvement actuel est très faible. On désaprend le coté bon ouvrier, qui dans les arts matériels joue un très grand rôle. Le peintre Ingres n’a dit qu’un mot honnête, & je ne croirai jamais qu’il ait pu le dire ! C’est ceci : Si vous avez du métier pour un million, & si vous en trouvez encore à acheter pour un sou, achetez, on n’en a jamais trop !
Et maintenant bon courage ! Mon Cher Donnay, et merci. Je crois que nous n’en resterons pas là, et que je pourrai je l’espère avoir encore recours à votre talent. Voulez vous que j’expose votre « automne » chez Barc de Bouteville, & à La Librairie Indépendante ? Ce sont de bons endroits o[ù] passent beaucoup de gens que l’art intéresse ? Si vous avez quelques études ou de petits tableaux, ou aquarelles à faire voir, envoyez les moi, je les mettrai dans cette boutique de Barc. C’est une nouvelle exposition, en boutique, rue Lepelletier, o[ù] ne se trouvent que des Jeunes, & cela a bon air & bon espoir.
J’espère vous voir en mai-juin. Tout le monde est enchanté du tableau, & on vous envoie les amitiés de la Maison.
Je vous serre bien affectueusement la main.
Félicien Rops