La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0977
0976 | 0978

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Léon] Evely
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    0000/10/03


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Evely,
Comme je suis plus juste que cette vieille baderne de Père Éternel, je m’empresse de vous écrire que le résultat du tirage est beaucoup plus satisfaisant que je ne l’aurais cru. Il y a des planches réussies, d’autres moins réussies & une qui ne l’est pas du tout : la femme nue à l’Éventail, qui va s’appeler l’Été dans le catalogue de « mes œuvres ».
Donc l’Été n’est pas réussi surtout parce qu’il y a des trous, c’est là le chiendent !! Des trous dans le cuivre dans les noirs, cela n’est encore que demi mal mais dans les chairs ! (sous le menton, entr’autres) Comment réparer cela ? Un planeur bouchera peut être le trou en m’enlevant la moitié du menton et en me demandant dix francs pour cela, mais il ne me remettra pas du grain ! – puis quel travail pour le remettre ce grain & le ramener dans le ton ! D’autant plus vous le savez comme moi que le cuivre galvanique se travaille très difficilement & si l’on trouve un caillot, on est flambé !!
– Le grain est bon. et vous êtes arrivé à poser cela fort habilement, comme le petit grain de la femme du Doigt dans l’œil. –
Cette peinture n’était pas d’ailleurs très facile à reproduire, cependant pas plus difficile que n’importe quelle peinture à l’huile, et vous avez reproduit des Stevens, qui m’ont paru fort satisfaisants à voir.
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Samedi je vous expédierai les 25 croquis & en retour vous m’enverrez toutes mes planches & les deux dessins et & les trois croquis que le croquis que je vois vous envoyer dans cinq minutes. – J’ai pour ces 25 croquis, choisi de tout, du reste comme vous êtes destiné à avoir les deux gros portefeuilles (& qui grossiront encore !) qui dorment dans mon armoire, si nous continuons à faire « des affaires » ensemble, je prends un peu au hasard ; – Et puis nous ferons des planches droles que je rumine pour l’instant, comme application de photo-gravure. Ce que nous faisons là ce n’est que l’École, la rudiment. Mais vous verrez les curieuses applications que je trouverai ! J’en rêve.
À propos j’ai vendu le Satan (– l’esquisse) créant les monstres. C’était peu fait & cependant. je l’ai fort bien vendu. Je vais en faire le grand dessin dans quelques semaines & vous en ferez la reproduction la plus grande planche que vous pourrez faire avec vos bains. –
Lorsque je serai un peu sorti de mes coups de feu, je mêlerai quelques dessins à votre collection de croquis. –
– Voici les conditions que je vous offre pour la reproduction de ces deux dessins:
Le Démon de la Coquetterie sera reproduit grandeur du dessin ainsi que le portrait de Grande Tante. c’est un souvenir : il y avait chez un de mes oncle un portrait d’une « grande Tante » peint par Baudin un élève de Van Lo & de Boucher & peint avec un sein nu suivant la mode du temps. – Le portrait a été
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avec tout l’ameublement de la chambre o[ù] il se trouvait. J’ai vecu avec le souvenir de ce portrait & j’ai voulu rendre quand je m’en rappelais encore, la douce & fine tête qui m’était restée dans les yeux.
Seulement malgré moi je l’ai modernisé on est toujours de son temps !
Le croquis : (c’est le docteur Filleau pris de dos sur le bateau de Flessingue.) doit être également fait de la dimension du Croquis.
Pour cela mon Cher Evely je vous offre un dessin & trois croquis, ou 7 croquis. Je n’ai pas besoin de cela avant le 20 novembre. – Seulement soignez moi cela je vous prie.
Je n’irai pas à Bruxelles avant la fin du mois. J’y serai certainement le 25 du 25 au 30. Je vous préviendrai car je vous porterai une collection de dessins, au moins trente dessins & croquis à reproduire & je ne peux que garder deux jours cette collection ! Il faudra avoir des glaces prêtes & être prévenu.
J’ai mêlé dans les 25 croquis quelques études de femmes faites pour les frontispices de Gay & qui sont rehaussées soit de crayon soit d’aquarelle. – On a voulu souvent me les acheter mais je ne veux pas vendre ces « études ». Je déteste vendre les croquis-études. – On fait on a fait des changements & ces choses là ne doivent aller que dans les albums des gens qui sont « de la partie ». –
Comme je vous l’ai dit aussi, il y a des petits croquis à la plume et comme
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je suis gentil j’en mets deux, quelque fois trois pour un croquis. Vous voyez que je ne lésine pas. Ces croquis à la plume, sont souvent faits à l’encre ordinaire, l’encre de la petite vertu, que je ne déteste pas du tout, & pour laquelle je ne partage pas le mépris de MMrs les artistes à système. Elle donne des transparences & des légèretés de ton que n’a pas l’encre de Chine en bien des cas. – Je vous prierai Mon Cher Evely pendant quelques mois de ne coller ces croquis dans votre album que légèrement, afin que si j’avais besoin de reproductions nous les passions puissions les reproduire & enlever facilement
Je vous serre la main, au galop & à bientôt
Félicien Rops