La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0556
0555 | 0557

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Georges] [Charpentier]
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    1881/04/08


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Éditeur,
Filleau qui sait mon désir de « réparer mes torts » m’a dit la conversation qu’il avait eue chez vous, – avec vous & Daudet. Je suis comme la Lesbos de Baudelaire :
« Je tire mon pardon de l’excès de mes fautes ! »
Et puis, j’ai eu peu de chance, à parler franc : J’étais en train à cette époque de potasser des nouveaux procédés d’eau-forte qui me résistaient. – que j’ai tués sous moi – d’ailleurs, et je luttais avec une obstination que vous ne soupconneriez pas pouvoir se loger dans une cervelle qui paraît aussi fluctuante que la mienne. C’est ainsi ! Petit fils de Hongrois, de Wallon & de Flamand il y a en moi du T’sigane, du Gaulois & du bœuf. Même du bœuf nature, devant le modèle.
Puis – naturellement – aussi, j’étais dégouté de tout ce que je faisais. Et pour comble de guigne, (guigne : cerise douce à longue queue dit Larousse, 16 vol. in-f°) un beau soir avec Filleau nous avons rencontré Dentu, qui mangeait des choses malsaines, en compagnie d’un gros de membres de l’Ancien Caveau.
– Dentu qui a le vin « moderne » m’a déclaré qu’après le 10 septembre je n’avais plus besoin de m’occuper de Fromont Jeune. Or nous étions
[1v° : 2-3]
le 9 septembre & le chronomêtre qui ornait les parties basses de la maison Dentu devait marquer dix heures du soir. – Nous étions à Asnières, ce qui excuse bien des choses, mais n’importe, Filleau lui-même porté comme tous les hommes ronds à supporter l’obésité farceuse, la trouvait un peu « avancée ».
Tout cela ne me donne pas raison, mais comme cela plaiderait l’atténuance, si j’avais meurtri la maison Dentu ! – Je sais bien que cela ne raffermira pas votre foi d’éditeur, plus ébranlée que l’île de Chio, o[ù] Homère ne vit pas le jour, & que vous vous dites avec droit, que si j’étais Marie-Adrien, dessinateur honnête & tout à fait « constitutionnel » cela n’arriverait pas !! – Mais moi à votre place, je ne veux pas vous donner de conseil, mais voilà ce que je ferais, mon Cher Charpentier : je confierais, – j’essaierais encore de confier un volume de Daudet à ce travailleur prodigieux qui s’appelle Rops’ (avec une apostrophe, s’il vous plait pour embêter Muncaszi qui n’en à pas !) le Nabab ou les Rois en Exil par exemple !
Pour vous prouver que je suis ce « travailleur prodigieux » je vous envoie une farde d’eaux fortes nouvelles semi-galantes, & autres, faites pour me mettre en joie les jours o[ù] j’ai rencontré Bouguereau. Ah je ne suis pas un « paresseux !! »
Seulement vous comprenez n’est ce pas le bonheur de ne pas être Adrien Marie, – ni même sa femme ! – Je trouve à cet artiste qui unit pondérément la noblesse du crayon à la profondeur de la pensée, quelque chose d’un peu « Claretieux. » – Vous aussi vous pensez cela, mais je ne le dirai pas aux abonnés de la Vie Moderne.
« La Dyssenterie enfin n’est pas fécondité !
Je crois que c’est encore un alexandrin ? Chaque fois que je mange avec d'Hervilly cela me dure huit jours.
À Vous tout empourpré de honte !
Félicien Rops’
Fourrez vite ces eaux fortes dans un carton & ne les montrez qu’aux dames qui ont une cataracte & des lunettes en verre dépoli !