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N° d'édition 2912
2911 | 2913

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Camille] Lemonnier
  • Lieu de rédaction
    Bruxelles
  • Date
    1873/[12]/00 [+]
    Plusieurs indices dans la lettre permettent de la situer vers la fin de l’année. Premier indice, la promesse d’une planche à annoncer en prime de nouvelle année aux abonnés de L’Art universel (dont le premier numéro parut le 15 février 1873). Second indice, la perspective évoquée dans la lettre d’une collaboration entre Rops et Lemonnier à un nouveau journal, qui coïncide avec l’avis publié par Camille Lemonnier dans la Gazette des Beaux-Arts de Paris du 31 décembre 1873, où il annonce le lancement d’une nouvelle publication promouvant l’eau-forte. (L’Art universel, 15 février 1873) (voir : Catherine Méneux, La magie de l’encre, Félicien Rops et la Société internationale des aquafortistes (1869-1877), Anvers, Pandora, 2000, p. 56-57 référencé dans Maxime Godfrind, Esprit et caractère – Idéal et réel, Édition critique de la correspondance de Félicien Rops à Camille Lemonnier (1873-1890), mémoire de master en langues et littératures françaises et romanes, sous la direction de Laurence Brogniez, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 2014).


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Lemonnier,
J’ai reçu une quittance de l’Art Universel[1] & je l’ai retournée, parceque nous sommes en compte[2]. Je t’ai cedé mon eau forte de la Tante Johanna[3] pour frs.150 [4], que tu me ferais grand plaisir de me faire parvenir le plus tôt possible. J’ai besoin de fonds ! & j’en aurai éternellement besoin comme tous les fantaisiens[5] « des écoles anormales »[6]. Mais je t’ai promis une eau-forte & tu peux l’annoncer comme prime de nouvelle année : elle a pour titre : Ma Cousine Noëlette [7] – et je te promets quelque chose de rubicond & d’espatrouillant[8] ! Je n’ai pas répondu à ton fantastique Both[9], parce que, vrai : les peintres écrivent trop & s’il est bon d’avoir un bout de plume à son crayon il ne faut pas le mettre à son chapeau ni dans le nez comme les Papous ; & c’est là qu’on en arrive. Ils finiront par croire qu’ils savent la grammaire & d’emblée ouvriront boutique de science[10] comme un simple Abélard[11] ! – Et il faudra
[1v° : 2]
fulbertiser[12] ces esthétiquailleurs ! –
Ce n’est pas qu’à un moment donné il ne soit bon de prendre avis des gens de métier & de leur faire dire leur sentiment sur les choses qui sont de leur art, mais crois-moi cela ne peut se faire qu’en posant des questions d’une grande netteté & d’une précision absolue, ou gare le déraillement du bon sens ! On invoquera Hegel, Platon, La Romiguière & Monsieur Raoul-Rochette & Monsieur Taine[13] ! & « Risum Taineatis ! »[14] diront les Siret[15] du fond de leur Saint-Nicolas !
– Prochainement je passerai avec Goethals[16] pour prendre une décision relativement à la Société des Aqua fortistes[17]. Nous avons un joli premier N°, & je crois que nous pouvons faire une fort belle affaire ensemble.
Les bureaux des Galeries du Commerce[18] doivent & peuvent de cette façon devenir un vrai centre artistique très important.
Je te serre bien la main – à bientôt & envoie-moi des ors[19]. –
Félicien Rops
Bruxelles Mardi. 73

Annotations

[1] Camille Lemonnier dirigea L’Art universel (1873-1876), qui n’était autre que L’Art libre repris et rebaptisé par lui.
[2] Dès les premiers numéros de L’Art universel, Camille Lemonnier promit cinq eaux-fortes de prime à ses abonnés d’un an. La première était annoncée pour le 15 mars 1873 : en effet, les abonnés reçurent avec leur troisième numéro une eau-forte d’Alfred Verwée ainsi qu’une deuxième, Ma tante Johanna de Rops. Manifestement, Lemonnier n’ayant pas payé l’artiste, celui-ci s’estimait en compte avec le journal. Rops faisait d’ailleurs face à des difficultés financières liées à une faillite bancaire, selon une lettre adressée à Armand Gouzien (n° d’édition : 2237).
[3] Ma tante Johanna, eau-forte et aquatinte H.16,4 cm x L.12,6 cm (PER E0239.1.P). Rops avait sans doute cédé cette planche à Lemonnier pour que celui-ci en fasse tirer les épreuves pour ses abonnés. L’original pris à son deuxième état et réduit parut en hors texte dans L’Art universel du 15 mars 1874. D’après Rops, la plaque que détenait Lemonnier aurait été dérobée quelques années plus tard, soit par son secrétaire, un certain Chollet, soit par un Lemonnier homonyme, selon la version qu’il donne à ses correspondants : Edmond Deman (n° d’édition : 0114), Maurice Bonvoisin, (Paris, 8 juin 1880. – Non localisée), Camille Van Camp (n° d’édition : 2417), Théodore Hannon (n° d’édition : 1945).
[4] L’Institut national de la statistique et des études économiques propose un tableau de conversion rétrospectif de francs français en euros tenant compte de l’érosion monétaire. Ainsi, 1000 francs en 1901 représente un pouvoir d’achat équivalent à celui de 3847,83 euros en 2013. Le convertisseur ne permet pas de remonter avant 1901, mais la stabilité monétaire de la fin du XIXe nous autorise à en déduire une idée approximative du taux pour les années précédentes. À titre de points de repère, voici quelques indications complémentaires : en 1876, le salaire d’un ouvrier tournait autour de six francs par jour ; un numéro de LʼArt Moderne coûtait 0,25 francs ; un lot d’une soixantaine d’estampes de la Société des aquafortistes 65 francs ; la plupart des estampes modernes étaient vendues entre 1,5 franc et 3 francs. Par comparaison, Rops pratique des prix exorbitants : « je ne fais pas d’eau-forte pour 150 frs. […] l’on me paie : de 300 frs à 1.200 frs par dessin gravé » (lettre à Henri Kistemaeckers, dans « Félicien Rops », Biographie nationale).
[5] Rigaud donne la définition suivante : « Commis en nouveautés chargé de la vente de l’article fantaisie » ; aucun dictionnaire non argotique ne semble reprendre ce terme.
[6] De toute évidence, l’expression est créée sur « écoles normales », qui désignait : soit les établissements qui formaient les enseignants ; soit les établissements proposés pour servir de modèles à d’autres, ou qui étaient fondés dans ce but.
[7] Nous n’avons aucune trace de cette planche. Une chose est sûre : elle ne parut pas dans L’Art universel.
[8] Le dictionnaire d’argot de Virmaître en fait une déformation de « épaté », précisant que « cette expression est employée pour exprimer le comble de l’admiration ».
[9] Il pourrait s’agir de Jacques Both, qui collabora à L’Art Universel dès la première année. À l’heure de la lettre – si tant est que notre datation se vérifie –, sa dernière contribution remontait au 1e octobre 1873, avec un article intitulé « De la manière dans les arts », où il plaidait pour un équilibre entre l’objectivité, assimilée à la prégnance de la personnalité de l’artiste dans le tableau, et la subjectivité, assimilée à celle de la personnalité du modèle. Il n’est pas impossible que ce soit à cet article que Rops dit ne pas avoir répondu. En effet, son propos ne laissa indifférent : deux lettres publiées dans le numéro suivant exprimaient la désapprobation de leurs expéditeurs.
[10] On disait « ouvrir boutique de », comme « se mettre en boutique de », « lever boutique de », « tenir boutique de » pour désigner l’action de faire métier, profession de quelque chose.
[11] Pierre Abélard (1079-1142) fut un philosophe et théologien resté célèbre pour son œuvre considérable – par laquelle il fit progresser la réflexion critique en appliquant la dialectique aux dogmes chrétiens, notamment dans son Sic et Non – et pour ses amours mouvementées avec la jeune Héloïse. Devenu rival de son maître Guillaume de Champeneaux, il fonda sa propre école et attira de nombreux étudiants, avant d’obtenir une chaire au cloître Notre-Dame, à Paris. S’étant fait moine, suite à ses mésaventures avec Héloïse (voir : note 12 dans cette lettre), il rédigea un traité sur la Trinité qui fut condamné en 1121 et lui coûta un séjour en prison.
[12] Ce néologisme pourrait être traduit par « émasculer » : ce fut en effet le sort que Fulbert, chanoine de Notre-Dame de Paris et oncle d’Héloïse, réserva à Pierre Abélard vers 1118, après que celui-ci, oubliant son rôle de précepteur, eut mis la jeune fille enceinte. Fulbert fut pour cela expulsé de Paris, et les écorcheurs qu’il avait engagés mutilés, mais le mal était fait. Abélard prit alors l’habit et Héloïse le voile.
[13] Cette liste, qui traverse les époques et les doctrines, constitue un bon exemple de la solidité de la rhétorique ropsienne, fondée sur une solide culture générale. Ces cinq noms nous entraînent à travers les époques et les doctrines philosophiques. Pierre Laromiguière (1756-1837), philosophe appartenant à l’ordre enseignant des Doctrinaires, affirma le primat de la psychologie sur la logique et l’ontologie dans ses Leçons ; Hippolyte Taine (1828-1893), lui aussi philosophe, fut docteur à la Sorbonne ; sa pensée, ouverte à la science positive, tendit vers l’empirisme. Si Désiré Raoul-Rochette (1790-1854), en sa qualité d’archéologue, fait un peu figure d’intrus dans cette liste de philosophes, c’est peut-être parce que Rops admirait ses connaissances encyclopédiques.
[14] Jeu de mot sur l’expression risum teneatis ?, qui s’appliquait aux choses ridicules ou grotesques, aujourd’hui vraisemblablement tombée en désuétude. Elle provenait du cinquième vers de L’Art poétique d’Horace : « spectatum admissi, risum teneatis, amici ? » (« À ce spectacle, pourriez-vous, mes amis, ne pas éclater de rire ? »).
[15] Adolphe Siret (1818-1888) fut un écrivain belge, membre de l’Académie royale de Belgique. Nommé commissaire d’arrondissement à Saint-Nicolas en 1857, il y demeura jusqu’à l’âge de la retraite en 1885, et y fonda Le Journal des Beaux-Arts et de la Littérature (1859-1887), alors la seule grande revue belge spécialisée dans l’information artistique, qu’il ouvrit dans les années 1870 à quelques nouveaux venus dont Lemonnier, tentant d’attirer les écrivains de La Jeune Belgique à renfort de louanges. Cependant, ceux-ci en firent l’une de leurs « têtes de pipe », après que Siret, dans un sursaut conservateur, prit le parti de Ferdinand Loise dans sa campagne contre le naturalisme. Depuis les années 1850, Siret s’intéressait à la gravure et déplorait la politique de l’État belge en la matière. Dès 1870, il donna chaque année en prime un Album d’eaux-fortes à ses lecteurs, où on trouve des œuvres de Rops.
[16] Jules Marie Armand Goethals (1844-1902), baron, fut un peintre de paysages et graveur belge. Il fit ses débuts au Salon de Bruxelles de 1866 ; puis, membre de la Société libre des Aquafortistes, il joignit ses efforts à ceux de peintres tels que Camille Van Camp et Eugène Smits pour aider Rops à fonder la Société internationale des aquafortistes à la fin des années 1860. En 1874, les statuts furent remaniés et Goethals passa de « fondateur » à « secrétaire ». Annoncé en prime par L’Art universel de cette même année, il ne contribua qu’en 1875. Comme d’autres collaborateurs de la Société, il compta parmi les premiers collectionneurs du Namurois, dont il reprit officieusement les fonctions de directeur artistique après 1875, date de l’installation de Rops à Paris.
[17] La Société internationale des Aquafortistes de Bruxelles vit le jour en 1869 à l’initiative de Rops, et cessa ses activités en 1877, accablée par les difficultés financières. Elle permit à une myriade d’artistes d’apprendre l’art délaissé de la gravure à l’eau-forte, d’exposer, et, dès 1875, de diffuser leurs travaux dans un Album mensuel, mais ne concrétisa pas l’ambition de Rops d’une entreprise durable et internationale. Elle put compter sur le soutien du Journal des Beaux-Arts d’Adolphe Siret et de L’Art universel de Camille Lemonnier.
[18] La Galerie du Commerce (à l’époque également nommée « Galerie Hirsch »), première galerie commerçante ouverte après la création des boulevards centraux au début des années 1870, se situe entre la rue Neuve, la place des Martyrs et la rue d’Argent. Dès le dixième numéro de L’Art universel (1e juillet 1873), l’adresse est « Galerie du Commerce, 80 & 82 » (on pouvait lire jusqu’alors « Bureau provisoire : Vieille Halle-aux-Blés, 15 »). Le supplément de 1874 précise que les bureaux comportent tant l’administration que la rédaction.
[19] Repris comme populaire dans son usage au pluriel, le terme viendrait du temps des louis.