La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2916
2915 | 2917

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Camille [Lemonnier]
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    [1878]/00/00 [+]
    Datation sur base de l'apostille.


Texte

[1r° : 1]
Au galop !
Au triple galop !!
En steeple-chase[1] !!!
Mon Cher Camille
Pardonne moi de ne pas t’avoir plus tôt répondu mais j’étais accablé de travail, & je comptais pouvoir aller bientôt te serrer la main à Bruxelles[2]. Les Dieux en décident autrement – ne lis pas : les Déesses !! – Quant à l’Exposition Durand Ruel[3], c’était cela est, et cela restera une des belles sottises de notre temps – fécond en merveilles. Belle idée « d’organiser au mois de juillet à Paris une exposition lorsqu’il ne reste ici que les employés des Pompes funèbres & des Pompes municipales[4] !! Tout le monde sait qu’après le grand prix de Paris[5], du 15 juin au 15 novembre Paris n’existe plus que pour les gens qui habitent d’ordinaire la côte sud de l’île de Cuba[6]. – L’« Idée » de Durand Ruel a plongé les artistes Parisiens dans une douce gaîté, les ateliers en ont ri depuis le Parc Monceaux jusqu'à la barrière d’Enfer[7]. D’autant plus ! D’autant plus !! que tout ce qui avait été crayonné fusiné, noirci, blak et whité & aquaforté pendant l’année avait été
[1v° : 2]
vu & revu aux Intrensigents[8] & à l’Universelle[9]. – Alors pourquoi organiser un four[10] par 45% de chaleur ? – Quant on voit les choses de loin, mon Cher Camille, on ne s’en rend pas compte. Jusqu'à présent le Noir & Blanc de Dur. Ruel, n’a encore reçu la visite que du vieux graveur Masson[11]. Il a avoué cela hier en prenant son bain à Bougival[12] et a obtenu un succès d’admiration. –
Si tu t’imagines que je suis à Paris ! Je suis dans l’île de Croissy. Je viens à Paris tous les trois jours lire mes lettres, y répondre, & je retourne à mon canot & à ses voiles rouges ; – les voiles rouges sont cargués sur deux frimousses « pur article Paris »[13] & dessinés par moi, bon peintre.
Les voiles rouges sont la fureur d’ici. Tu ne peux t’imaginer ce que c’est joli !! – Ce sont de ces modes qui durent quinze jours & que la province met quinze mois à adopter. Rien de curieux comme la floraison d’une mode : C’est moi, « moi seul !, je te le jure sur la tête de Worth[14] ! qui ai inventé le voile rouge. Trois jours après il y en avait quinze à la Grenouillère de Bougival, – aujourdhui Enghien-Maisons Laffitte St Germain, – le bois de Boulogne & le bois de Vincennes[15] ont l’air d’être habités par des perruches incarnates[16].
C’est ravissant.
Viendras-tu un jour à Anseremme si j’y vais ? – Bonnes amitiés à nos
[1r° : 3]
amis. – Je serai à Anseremme devers le quinze aout, fête de notre ex-doux seigneur[17]. Je te préviendrai. Rien de nouveau à part ces choses déja vieilles !
Bien à toi & à vous.
Amitiés à Tinant[18]. Dis lui que s’il veut venir à Paris avant l’Exposition[19] il doit y songer car dans huit ou dix mois, il ne trouvera plus à se loger qu’à Chartres, – et c’est un peu loin de chez Brébant[20] pour rentrer le Soir.
Ne t’avises plus de publier des lettres de moi[21] ou je vilipende les « mauvais auteurs francoys » Piedagnel en est bleu. & il a voulu m’assassiner !
Dans quelques mois je vais aller habiter rue de Constantinople quartier Monceaux c’est là que se portent « ceux de l’art Jeune » cela va faire un Paraclet[22] comme celui d’Abeslard – avec de la couille en plus ! – Si tu connais un peintre belge qui veut pour 1400 frs[23] un appartement complet, un bel atelier de l’air et de la tranquillité tout cela sera libre en octobre peut être, et certainement en janvier.[24] – C’est parfait pour un autre que pour moi qui ai besoin des milieux mouvementés, vivants importants, rageurs.

Annotations

[1] Le steeple-chase était une course d’obstacle à cheval ou à pied. Rops avait l’habitude de faire sentir la fougue qui anime ses heures d’écriture, ce qui a fait dire à Lemonnier que ses billets « ont la fièvre et galopent comme lui ».
[2] Fin juin 1877, Lemonnier, son épouse et ses deux filles quittèrent le 19, rue des Minimes, dans le quartier des Marolles, pour s’installer au 172, rue de la Victoire à Saint-Gilles.
[3] Paul Durand-Ruel (1831-1922) appartenait à une importante famille de marchands de tableaux. Ayant personnellement fréquenté les ateliers de nombreux artistes, il porta à son comble la renommée et l’influence de la galerie familiale, qu’il reprit dès 1865, à la mort de son père. Il l’installa à la fin des années 1860 rue Laffitte, avant de s’installer au 11, rue Le Peletier en 1869, où tout au long du mois de juillet 1876, il organisa « La première exposition des ouvrages exécutés en noir & blanc ». Les Anglais avaient lancé la mode de ce type d’expositions où n’étaient admis que des dessins et des gravures. Y exposèrent Corot, Danse, Lenain, Flameng, Doré, Jacquemart, Gavarni, Manet, Masson, Tissot,… Cadart donna une sélection de gravures tirées de ses Albums. Sitôt après, la guerre franco-prussienne poussa Durand-Ruel à l’exil à Londres où il contribua à diffuser l’art des Impressionnistes.
[4] En France, service de pompes funèbres public.
[5] Le Grand Prix se tenait depuis 1863 à l’hippodrome de Longchamp, dans le Bois de Boulogne. Chaque année, au début du mois de juin, la course attirait près de 100 000 spectateurs.
[6] Cuba, longtemps restée la moins visitée des îles antillaises, connut un vif regain d’intérêt de la part des Européens au XIXe siècle, comme en témoignent les quarante récits et descriptions que des voyageurs de tout poil (commerçants, pasteurs, hommes politiques, scientifiques, aventuriers,…) rapportèrent entre 1800 et le moment où Rops écrit sa lettre.
[7] C’est-à-dire du Nord au Sud de Paris : la Barrière d’Orléans ou « d’Enfer », ancienne porte d’Octroi, se situe sur l’actuelle place Denfert-Rochereau, dans le XIVe ; le quartier de l’Europe, autour du parc Monceau, se situe entre le VIIIe et le XVIIe arrondissement et était un centre artistique plutôt mondain.
[8] En mars 1876, Durand-Ruel organisa la deuxième exposition des Impressionnistes dans sa galerie. Degas, dont Rops fit la découverte à cette occasion, insistait pour que l’exposition porte le premier nom du groupe : les Intransigeants – c’est d’ailleurs sous ce nom que la critique la désigna. La plupart des œuvres étaient semble-t-il peintes, mais Louis Enault, un critique du Constitutionnel, nous signale tout de même la présence d’une série de gravures à la pointe sèche de Desboutin et des gravures du comte Lepic. Durand-Ruel contribua largement à la diffusion des Impressionnistes, y compris sur à l’échelle internationale et notamment en Amérique.
[9] La Société internationale des aquafortistes avait organisé une exposition Universelle d’eaux-fortes au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles en 1876, qui réunissait les meilleurs artistes non seulement belges mais également français. Elle comptait notamment des envois de la maison parisienne Veuve Cadart.
[10] Rops joue sur le double sens de « four », qui peut désigner, au sujet d’une pièce de théâtre ou plus généralement de toute manifestation socio-culturelle, un fiasco, un échec total marqué par l’absence de spectateur. D’après le Littré, le terme était à l’origine employé pour désigner le cas de figure particulier où, la recette ne couvrant pas les frais, les comédiens refusaient de jouer et renvoyaient les spectateurs.
[11] Hélène Védrine, dans son ouvrage De l’encre dans l’acide, fait mention d’un Masson parmi des « graveurs célèbres », aux côtés de Rembrandt, Bracquemond ou Jacquemart. L’index le reprend sous l’entrée « Masson Edouard ». Nous n’avons pourtant rencontré ce personnage nulle part ailleurs. Le seul Masson connu qui ait un rapport, quoique lointain, avec la gravure est Jean Masson (1847-1923), amateur français qui dans ses collections possédait de nombreuses gravures des XV et XVIe siècles. De là à faire de ce collectionneur de tout juste trente ans un « vieux graveur »...
[12] Le développement du réseau ferroviaire attirait depuis un demi-siècle les citadins dans la campagne parisienne. Bougival, en regard de l’Île de Croissy (actuelle Île de la Chaussée), à quelques kilomètres à l’Ouest de Paris, est une des stations de prédilection des amateurs de canotage, où Rops, comme bien d’autres artistes, et notamment les Impressionnistes, avait ses habitudes le dimanche.
[13] On appelle un « article de Paris » un objet de mode, un bijou de fantaisie fabriqué à Paris.
[14] S’agit-il de Charles Frédéric Worth (1825-1895) ? Ce couturier avait acquis une grande renommée en France, jusqu’à devenir le couturier de l’impératrice dans les années 1860, et son influence sur la mode de l’époque fut considérable. Rops, amant des deux couturières Duluc, connaissait bien le monde de la mode à Paris. Invoquer le nom de Worth revient peut-être chez lui à jurer ses grands dieux.
[15] Une grenouillère, c’est-à-dire un endroit marécageux, désigne dans un emploi vieilli une baignade encombrée. Les lieux cités par Rops sont distribués aléatoirement autour de la capitale. Bougival, et plus en aval, Maisons-Laffitte, se situent dans les Yvelines, à l’Ouest de Paris ; Enghien, dans le Val d’Oise, se trouve tout à fait au Nord ; le bois de Boulogne à la limite Ouest de la ville ; et le bois de Vincennes à l’Est. À première lecture on pourrait croire que Rops parle d’un même lieu qui aurait changé de nom, mais en réalité il cherche à montrer à son correspondant que la mode qu’il a lancée s’est répandue tout au long de la Seine, en amont et en aval.
[16] Cette nuance de couleur vive se situe entre le rose et le rouge franc, et rappelle celle de la chair.
[17] Malgré l’amalgame fait par Rops, Lichtenberger, dans son Encyclopédie des sciences religieuses, stipule que « la distinction est maintenue entre l’ascensio de Jésus-Christ, monté au ciel en vertu de sa nature divine, et l’assumptio de Marie, enlevée au ciel à cause de ses mérites ». L’Assomption de Marie, célébrée depuis très longtemps, a été fixée au 15 août depuis Charlemagne. Cette croyance n’a gagné le rang de dogme qu’au siècle dernier.
[18] Ce Tinant reste mystérieux. Probablement lié à Mlle Marie Tinant que nous supposons belge, il pourrait s’agir du sculpteur liégeois Louis Félix Edouard Tinant (fl. 1859-1963). Celui-ci devrait correspondre au M. Tinant dont Jean Rousseau, dans L’Art universel du 1e janvier 1874, loua les cariatides de la nouvelle Bourse de Bruxelles. Dans le même numéro, Camille Lemonnier salua son Clair de lune « plein de brio » et ses terres-cuites, exposés au Cercle artistique et littéraire, aux côtés d’une peinture de roses « bien fleurantes » de Mme Tinant (mystérieusement assimilé(e?) à Léontine Renoz, « un peintre vaillant »). Jean Both dit encore le plus grand bien du Saint-Michel destiné à orner l’Hôtel de Ville que Louis Tinant réalisa dans son atelier bruxellois.
[19] En 1878, du 1e mai au 31 octobre, eut lieu la troisième exposition Universelle de Paris. Comme toutes les expositions Universelles, elle attira de nombreux visiteurs. En 1878, pas moins de 16 032 000 personnes franchirent ses portes.
[20] Paul Brébant (?-?) fut un restaurateur du boulevard Poissonnière. Plusieurs dîners littéraires y avaient régulièrement lieu : les « dîners des Spartiates », les « dîners Dentu », ou encore les anciens « dîners Magny », qui y déménagèrent au début des années 1870, ce qui veut dire que de nombreux artistes, littérateurs ou hommes politiques s’y retrouvaient.
[21] Il n’y a pas à douter que la lettre en question est celle que Camille Lemonnier publia dans L’Art universel du 15 mars 1876 (p. 18-19). Le nom censuré n’empêcha certainement pas les initiés de reconnaitre Alexandre Piédagnel, étant donné les précisions que Rops fournit dans sa lettre.
[22] Cette expression chère à Rops, que l’on devait retrouver sous sa plume pour désigner la Demi-Lune, sa retraite en bord de Seine, provient du nom qu’Abélard donna à l’oratoire qu’il fonda vers 1122 dans le diocèse de Troyes, après les mésaventures qui ont entraîné sa retraite pieuse (lettre à Camille Lemonnier, n° d’édition : 2912, note 11). Héloïse fut l’abbesse des moniales qui y vécurent.
[23] Voir : une autre lettre à Camille Lemonnier (n° d’édition : 2912, note 4).
[24] De 1875 à 1879, Rops passe ses premières années à Paris en compagnie de Louis Artan, au 9, passage Sainte-Marie, dans le VIIe arrondissement. À Maurice Bonvoisin, il décrit sous un jour différent cet appartement « qui n’était ni dans un quartier convenable ni convenable lui-même » (collection privée). On voit dans la même lettre qu’il a déjà un œil sur un terrain rue de Constantinople, aux mains d’un propriétaire « bien disposé », où il se rapprocherait « des ateliers Detaille, Vibert, Meissonnier [sic], Christophe, Duez, de Neuville, Bevon, Bellecourt, etc, etc ». Mais en 1879, c’est au 13 rue Labie, dans le VIIIe arrondissement, qu’il pose finalement ses cartons – ce qui n’est sans doute pas plus mal, car sa connaissance encore vague de la ville et de ses artistes l’aurait mené à s’installer parmi ceux qu’il devait plus tard abhorrer.