La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2918
2917 | 2919

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Camille [Lemonnier]
  • Lieu de rédaction
    Paris, 17 Rue Mosnier
  • Date
    entre [1878/02/20] et [1878/03/18] [+]
    Le 20 février, Rops expédia la "Tentation de saint Antoine" à François Taelemans, afin de lui trouver acheteur ; le 18 mars, déjà, il écrivit à Edmond Picard pour le féliciter de son achat (voir : Bernadette Bonnier et al. (coord.), Félicien Rops : Rops suis, aultre ne veulx estre, Bruxelles, Éditions Complexe, 1998, p. 61, 135, 263n54 référencé dans Maxime Godfrind, Esprit et caractère – Idéal et réel, Édition critique de la correspondance de Félicien Rops à Camille Lemonnier (1873-1890), mémoire de master en langues et littératures françaises et romanes, sous la direction de Laurence Brogniez, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 2014, p. 73).


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Camille,
J’ai perdu ton adresse[1]. J’ai tant de choses à te dire & de si compliquées que je ne veux pas t’écrire au hasard de la poste. Nous allons faire pour septembre 1878 un beau beau livre[2] ensemble qui te rapportera « un joli sol »[3] si tu veux le faire & du bruit en plus. – Je donnerai une cinquantaine de dessins pour la chose. Il faut faire quelque chose de bien ou ne rien faire, digne de toi & de moi, car je n’ai jamais été modeste. Tu n’auras aucune avance à faire, l’éditeur[4] sera trouvé. Malassis[5] voulait faire la chose & l’avait en train. La mort l’a interrompue cette œuvre & je voudrais te la voir faire de préférence à tout autre. Plusieurs m’offrent de la continuer, j’aime mieux pour bien des raisons de sympathie & de talent que nous la fassions ensemble. En attendant si tu veux dire un mot[6] & même deux de l’Attrapage [7], de la Saisie [8] & de la Tentation de St Antoine [9]
[1v° : 2-3]
dans l’Artiste[10] tu me feras une vraie joie. – La Tentation de St Antoine est arrivée 277 Rue Rogier chez Franz Taelemans[11] fils de Taelemans père[12]. J’ai voulu tout simplement peindre le beau téton, les belles cuisses et les belles lèvres souriantes d’une belle fille dont je suis très amoureux[13] & j’ai assez baisé tout cela et longuement, pour le connaître par cœur. – J’ai voulu les célébrer ces vibrantes & vivantes belles choses en bons contours & en belles lumières. J’ai eu dans la vie Mon Cher Lemonnier le véritable bonheur – le plus grand pour un peintre, – d’aimer de belles créatures du bon Dieu & de passer bien des heures profitables & bénies à les regarder. On croit que j’ai « perdu mon temps avec des femmes ». Les imbéciles ! – Est ce qu’il ne faut pas vivre sa vie pour la raconter mon Cher Camille ? Je ne pouvais pas faire quelque chose avant la quarantième année ! – Je suis comme les chevaux de race : je n’ai pu me grimper sur l’échine avant que les premières gourmes soient jetées[14]. Ah les refroidis & les scrofuleux[15] qui savent tenir froidement un pinceau sans que tremble leur patte devant les grands nus. Est ce qu’une femme d’Herremans[16] t’a jamais donné le désir de lui lever les cottes !!! – Quant au diable & au St Antoine & au cochon je ne les ai jamais vus qu’en rêve. Et s’il n’est plus permis de rêver & d’avoir quelqu’imagination dans l’Art Moderne, je n’en suis pas ! – Alors Manet est audessus de Michel Ange comme je le disais à Taelemans fils de Taelemans père & Manet n’est pas audessus de Michel Ange quoiqu’il en dise. Et puis les petites femmes qui regardent s’il va pleuvoir et les petites femmes qui vont « sortir » m’embêtent à la fin !! Le monde moderne ne se compose pas de cocodettes qui regardent un magot japonais avec de belles robes. J’ai quelqu’idée vague qu’il y a des cotés épiques de notre temps qui ne sont pas condensées dans la « Dame en rose »[17] si « bien peinte » qu’elle soit ! – oui, elle est mieux peinte qu’un Goya mais « il y a des degrés en tout » comme disait Mr Bergeron[18] mon professeur de réthorique. – Je me fiche d’ailleurs de tout ce baragoin dont on nous assourdit les oreilles. – Je ne sais pas si je suis « vieux jeu ou nouveau jeu » je fais droit devant moi comme Gargantua « compyssait les Pharisiens »[19] suivant mon sentiment – et tant pis pour les tuberculeux & les pisse-froids[20].
Bien à toi au galon de course
Fély

Annotations

[1] Le 1e juin 1880, Lemonnier quitta le 172 de la rue de la Victoire et s’installa au 26, chaussée de Vleurgat à Ixelles.
[2] Rops voulait que Lemonnier lui consacre un livre. Projet tenace, puisqu’on le retrouvera dans une autre lettre (n° d’édition : 2921), et peut-être une deuxième (n° d’édition : 2919).
[3] « Sol » est une ancienne graphie pour « sou ».
[4] Dans la mesure où le livre ne parut jamais, cet éditeur reste difficile à identifier. Rops était en contact avec de nombreux éditeurs belges et parisiens.
[5] Auguste Poulet-Malassis (1815-1878) fut un écrivain et célèbre éditeur, celui de l’école parnassienne dans les années 1850. Il trouva en Rops non seulement un ami mais également l’illustrateur rêvé pour ses œuvres licencieuses publiées depuis Bruxelles, les dettes et la censure l’ayant poussé à l’exil en 1863. Rops lui doit sa rencontre avec le tant admiré Baudelaire, dont il illustra les Épaves, et avec Félix Bracquemond, son futur maître en eau-forte. L’amnistie du 15 août 1869 permit à l’éditeur de regagner Paris, où il lança la notoriété du Namurois. Poulet-Malassis décéda en 1878, le 10 février ou plus vraisemblablement le 11 février.
[6] Lemonnier n’en fit rien. On peut s’étonner d’une telle recommandation, alors que manifestement Lemonnier n’avait pas vu la Tentation. En effet, Rops insista par deux fois (en 1879, n° d’édition : 2919 et en 1880, n° d’édition : 2912) pour qu’il la vît chez Edmond Picard. Peut-être qu’en lui donnant l’adresse de Taelemans, Rops enjoignait tacitement Lemonnier à s’y rendre pour la voir.
[7] L’Attrapage, renommée L’Attrapade par la critique, 1877, aquarelle et pastel non fixé, H. 74 cm x L. 53 cm Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, Cabinet des Estampes (D 072). Œuvre parmi les plus célèbres de Rops, c’est aussi un jalon en matière de technique : l’artiste y expérimenta la retouche au pastel non fixé d’une ébauche à l’aquarelle, technique qu’il considérait comme le sommet de son art.
[8] La Saisie ou L’Huissier, [1877], héliogravure, 21,6 cm x 28,6 cm (M. 1026). La seule reproduction donnée par Ottokar Mascha dans Félicien Rops und sein Werk, est une aquarelle.
[9] La Tentation de saint Antoine, 1878, préparation à l’aquarelle et crayon de couleur, H. 73,8 cm x L. 54,3 cm, Bruxelles, Bibliothèque royale de Belgique, Cabinet des Estampes. C’est le onzième des Cent légers croquis, album de cent quatorze dessins élaboré entre 1878 et 1881, à la commande du collectionneur Jules Noilly. D’après Maurice Kunel & Gustave Lefebvre dans Correspondance de Félicien Rops, réunie d'après des manuscrits originaux inédits et des documents déjà publiés, « [c]e fut l’œuvre qui impressionna le plus vivement Camille Lemonnier ». L’Attrapage et La Tentation de saint Antoine, toutes les deux bientôt réunies au sein de la collection d’Edmond Picard, sont emblématiques de la modernité ropsienne.
[10] Fondé par un comité d’écrivains dans une tendance réaliste, L’Artiste (1875-1880) prit d’entrée de jeu le parti des modernes. Lorsqu’il fut repris par Théodore Hannon, l’hebdomadaire bruxellois suivit une tendance plus radicale, résumée par le nouveau frontispice : « Naturalisme, Modernité ». Il était signé Rops, et vingt-huit de ses planches furent publiées par L’Artiste entre 1876 et 1893, sans oublier l’un des deux articles de Joséphin Péladan qui marquèrent le début de l’intérêt critique pour lui. Camille Lemonnier collabora régulièrement à la rédaction dès 1877, lorsque le journal hérita de la rédaction et des abonnés de L’Art universel tout juste disparu. À ne confondre ni avec son homonyme français, ni avec d’autres homonymes belges plus éphémères.
[11] Jean-François Taelemans (1851-1931), peintre et dessinateur belge réaliste. Compagnon de lutte de la Société belge d’aquafortistes, il fut un des principaux collaborateurs de l’Album mensuel et un élève de Rops. Précieux intermédiaire, Taelemans se chargea de trouver acquéreur pour des œuvres d’importance comme La Tentation de saint Antoine ou la Pornocratès. C’est Edmond Picard qui fit l’acquisition de la première, et peut-être aussi de la seconde. François Vermeulen dans son article « Edmond Picard et Félicien Rops » pense que Taelemans a également présenté L’Attrapage à Edmond Picard, et il est suivi par Valérie Demeyere dans « Les rapports entre Félicien Rops et Edmond Picard à travers leur correspondance », qui s’appuie sur la correspondance de Rops à Maurice Bonvoisin, mais Hélène Védrine, dans De l’encre dans l’acide, affirme que c’est Armand Gouzien qui l’a vendue à Picard en 1873, mettant du même coup les deux hommes en contact.
[12] Nous n’avons pas trouvé d’information sur le père de Jean-François Taelemans.
[13] Ce n’est pas la première évocation de ce modèle dans la correspondance, ni la dernière. Le 20 février, date à laquelle il envoya La Tentation à Taelemans, il lui parlait d’un modèle dont il aurait « blondi » les cheveux ; dans une autre lettre du 8 janvier 1879, il en parlait comme de « sa petite compagne de vie ». D’après Bonnier et al. dans Félicien Rops : Rops suis, aultre ne veulx estre, « il est très probable que cette fille soit Léontine Duluc », sœur d’Aurélie Duluc, toutes deux maîtresses de Rops – ce que notre lettre semble corroborer. Rops en parlait à Lemonnier en termes couverts car cette double union n’avait pas encore éclaté au grand jour et la rupture avec son épouse n’avait pas encore eu lieu – il fallut attendre 1875.
[14] Rops joue sur les sens propre et figuré de l’expression « jeter sa gourme », qui signifiait, en parlant de jeunes chevaux, être affecté pour la première fois de la gourme (maladie contagieuse des voies respiratoires touchant surtout les jeunes équidés), et se disait au sens figuré « d’un jeune homme qui vient d’entrer dans le monde, et qui y fait beaucoup de folies ».
[15] Le terme ancien « scrofule » était employé pour « toute infection chronique banale de la peau et des muqueuses », ou toute « inflammation des ganglions et des articulations ».
[16] Rops parle-t-il de Liévin Herremans (1858-1886), peintre et pastelliste ? Certes, celui-ci peignait des figures et des nus, outre ses paysages et marines, mais il n’avait que vingt ans au moment de la lettre (pour autant que soit juste la date que nous avons rétablie), et n’était pas encore entré à l’Académie de Bruges (il fallait attendre 1885). Charles Hermans (1839-1924), malgré la graphie divergente, semble un meilleur candidat. Peintre, il connut Rops à l’Atelier Saint-Luc (où ils retrouvèrent également Constantin Meunier, Charles Degroux, Louis Artan, Auguste Danse, Armand Dandoy,…), et fut membre de la Société internationale des aquafortistes, bien qu’il ne semble pas avoir pratiqué la gravure. Sa participation au Salon de Bruxelles de 1875, alors que sa peinture s’était imprégnée de réalisme, suscita de nombreux débats
[17] Alfred Stevens, La dame rose ou La dame en rose, 1866, huile sur toile, H. 87 cm x L. 57 cm, Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Saskia de Bodt et al., dans Alfred Stevens, 1823 Bruxelles - Paris 1906, donne cette œuvre en exemple des « vertiges de la virtuosité » qui compensent la retenue du peintre, l’absence presque totale de sentiments par crainte « de voir le regard du spectateur se détourner de la soie, de l’accessoire et du décor ».
[18] Pierre Bergeron (1787-1855), latiniste, dramaturge et poète d’un certain renom, fut directeur de la chaire d’antiquités romaines à l’Université Libre de Bruxelles de 1835 à 1843 et préfet d’étude à l’Athénée royal de Namur dès 1842. Il y enseigna la rhétorique et les lettres anciennes aux jeunes Namurois, aux côtés desquels Rops, renvoyé du collège Notre-Dame de la Paix de Namur, acheva ses études secondaires. Selon une lettre à son ami Léon Dommartin, il garda manifestement un bon souvenir de « l’admirable, l’exquis Pierre Bergeron » (n° d’édition : 2732), ce qui ne l’empêcha pas de le tirer en portraits caricaturaux.
[19] Gargantua poursuivi par la foule s’était réfugié sur les tours de Notre-Dame. Il urina ensuite joyeusement sur les Parisiens qui se noyèrent par milliers.
[20] D’après le Trésor de la langue française informatisé, (« pisse-froid »), si l’expression est passée à désigner un « homme froid et morose, sans humour », un usage désormais vieilli l’associait à un « homme faible, sans vigueur morale, qui manque d’audace ». Pourtant, c’est de la première acception qu’il faut rapprocher la définition du dictionnaire argotique de Virmaître (1894). Lucien Rigaud, quant à lui, nous informe que l’expression désigne un « homme méthodique concentré en lui-même ».