La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2919
2918 | 2920

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Camille [Lemonnier]
  • Lieu de rédaction
    Paris, 17 Rue Mosnier
  • Date
    [1879/11/23] [+]
    Datation sur base de l'apostille.


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Camille
Je t’envoie quatre « états » rares d’eaux fortes faites dernièrement[1]. Veux-tu me faire un plaisir ? Expédie moi en échange deux épreuves de la vieille Johanna [2] dont tu as la plaque. Si tu n’en as pas, fais en tirer par ce vieux bandit de Bauwens[3]. – Mais il doit t’en rester de Nys[4]. – Vite je te prie. Veux-tu me « collectionner » sérieusement & en me promettant de ne vendre aucune des eaux fortes que je t’enverrai ?[5] – Si cela te va je t’expédierai ou je te porterai toutes les eaux-fortes que je ferai & cela fera je t’assure une collection curieuse & intéressante pour y farfouiller plus tard.
Je devais te voir à Bruxelles mais mon voyage a été rempli d’une foule d’incidents qui m’ont pris mon temps. Puis je croyais rester plus longtemps en Belgique. – Je t’ai manqué deux ou trois fois depuis un an, au passage. Si je te parle de cette collection, c’est que tout ce que [je] fais allant à Londres, je ne serais pas fâché qu’il restât quelque trace de mon œuvre – bonne ou mauvaise – en Belgique.
– N’oublie pas que les machines que je t’envoie ne sont que des « premiers états ».
Vu le petit Lenain[6] le graveur, l’élève de
[1v° : 2-3]
Danse[7], il m’a chargé de te dire que dans quelques jours tu aurais une épreuve du Teniers[8].
– Il ne manque pas de talent, mais l’éducation a été bien mauvaise et bien entailledoucereuse ! Somme toute depuis les grands aquafortiers Bracquemond & Jacquemart[9] l’eau forte a été se mourant ici en ayant l’air de « briller d’un plus vif éclat ». Flameng[10], élève de Calamatta[11] ! a fini par triompher et alors tous les graveurs au burin ont suivi, et l’eau forte a disparu pour faire place à cet art actuel partie eau forte, partie burin, partie roulette[12] – partie pointe sèche – partie photogravure, qui s’apprend comme à faire de la galette & remplace la photographie & la lithographie de tableaux. – Art destiné à disparaître net avec les progrès de la photogravure, & qui aura été la dernière incarnation de la gravure au burin d’antan[13]. L’Art [14] – (je parle du journal) a été le moniteur de ce procédé de gravure qui plaît à la Bourgeoisie aimable & avancée. – Cela n’a rien à voir avec l’eau forte – des peintres – celle que le Vieux Rembrandt[15] avait inventée. Elle reviendra, parce que celle là ne peut être faite, si elle a été apprise. – C’est pour cela que les braves gens comme Danse ne savent pas s’en tirer & que les prix de Rome[16] du burin, comme Waltner[17], n’y voient pas mieux.
– Je voudrais bien que tu visses chez Picard[18] une « Tentation de St Antoine » que je lui ai vendue il a un an. Si tu as besoin d’un mot d’introduction je te l’enverrai. Je crois que cela n’est point banal.
À bientôt Mon Cher Camille écris moi un mot et expédie moi mes deux épreuves le plus tôt possible roule-les simplement, sur le rouleau de carton sur lequel j’ai roulé celles que je t’envoie et expédie : comme épreuves, cela ne coûte que quelques centimes de port.
Je te serre la main de vieille amitié
Félicien Rops
Tu m’as un jour écrit un bout de lettre sur « la Saisie » (un dessin de Bonvoisin[19]) qui était très juste. Tout ce que tu m’as dit était vrai. – J’ai revu ce dessin depuis, – je m’étais trompé à son endroit, voilà le vrai aussi – ces choses arrivent[20]. Depuis lors je fais tout autrement. – J’étais dans une mauvaise disposition d’esprit & cela avait rejailli sur l’œuvre, veule et d’un caractère émoussé. Si je te demande de ne pas vendre les eaux fortes que je t’enverrai si on te le proposais & on te le proposera si on sait que tu les as c’est uniquement parce que je m’attirerais de grands désagréments si on croyait que j’en fais commerce. – Je n’ai pas le droit
[2r° : 4]
par contrat de vendre aucune eau-forte[21]. Pas la moindre épreuve et je dois exiger des rares amis auxquels j’en fais cadeau la promesse formelle de ne point s’en séparer.
À t
Mes félicitations pour l’article de la Vie moderne[22] – Tout le monde l’a trouvé « très bien »
Je veux aller te voir pour le projet dont je t’avais parlé il y a un an ½ – deja ou plutôt dont je t’avais touché quelques mots dans une lettre[23]. Mais cela ne peut s’écrire en longueur. Une demi heure de Conversation ferait plus que dix lettres. – Il y aurait un joli bénéfice d’argent & de réputation pour moi & pour toi à tirer de l’idée.
Je ne t’envoie ces eaux fortes-ci que comme raretés, en dehors de la valeur artistique. – Les deux épreuves que je te demande sont destinées à deux amis très intimes[24] qui ne l’ont pas.

Annotations

[1] Il se peut que ces œuvres soient celles dont Rops parle dans une autre lettre (n° d’édition : 2920). Si tel est le cas, alors il s’agit du « paysan Assis » (probablement L’oracle du hameau), du « paysage au rouleau» (Paysage brabançon), de La Carbenière, et de La Sieste.
[2] Ma tante Johanna, eau-forte et aquatinte H.16,4 cm x L.12,6 cm (PER E0239.1.P). Rops avait sans doute cédé cette planche à Lemonnier pour que celui-ci en fasse tirer les épreuves pour ses abonnés. L’original pris à son deuxième état et réduit parut en hors texte dans L’Art universel du 15 mars 1874. D’après Rops, la plaque que détenait Lemonnier aurait été dérobée quelques années plus tard, soit par son secrétaire, un certain Chollet, soit par un Lemonnier homonyme, selon la version qu’il donne à ses correspondants : Edmond Deman (n° d’édition : 0114), Maurice Bonvoisin, (Paris, 8 juin 1880. – Non localisée), Camille Van Camp (n° d’édition : 2417), Théodore Hannon (n° d’édition : 1945).
[3] Bouwens ou Bauwens (?-?) fut un imprimeur bruxellois. Il avait tiré huit eaux-fortes pour la première édition de La Légende d’Ulenspiegel de Charles de Coster, mais manifestement, leur qualité moyenne ne convainquit pas, car l’affaire changea de main. Il fut responsable de l’impression des Albums d’eaux-fortes qui accompagnaient le Journal des Beaux-Arts de Siret dans les années 1870. D’après Lemonnier, il s’était fait la main dans les éditions de Poulet-Malassis.
[4] François Nys (1839-1921) joua un rôle important dans l’aventure de la Société internationale des aquafortistes, comme en témoignent les pages que Lemonnier lui consacra dans L’homme et l’artiste. Nys, alors chef d’imprimerie chez Cadart, à Paris, se vit offrir par Rops de s’installer à Bruxelles pour devenir l’imprimeur attitré de la Société internationale. Fort des enseignements reçus durant sa formation chez Auguste Delâtre, le fondateur de la Société des Aquafortistes français et l’imprimeur le plus réputé d’Europe, Nys installa avec Rops une imprimerie en taille-douce à Bruxelles. Après la période trouble de la guerre franco-prussienne, synonyme d’arrêt des activités, les affaires reprirent et Nys tira les albums d’eaux-fortes du Journal des beaux-arts et de L’Art universel tout à la fois. Il conservera la préférence de Rops bien après la disparition de la Société internationale.
[5] Il semble que Lemonnier ait finit par collectionner du Rops, si l’on en croit une lettre de celui-ci à Léon Evely de 1884, où il affirme que Lemonnier et Hannon commencent leur collection (n° édition : 0525).
[6] Louis Lenain (1851-1903) fut un peintre de portraits et un graveur, surtout connu pour ses reproductions à l’eau-forte (notamment d’après Rubens). Au début des années 1870, il suivit les cours d’Auguste Danse à l’Académie de Mons, dont il devint le directeur dans la deuxième moitié de cette décennie. Il se perfectionna ensuite à Paris, prenant part aux Salons, avant de recevoir le Prix de Rome de Belgique pour la gravure en 1881. Il présida la Société royale des aquafortistes belges et fut peut-être membre de la Société internationale des aquafortistes.
[7] Auguste Danse (1829-1929) fut un dessinateur, graveur au burin et aquafortiste, surtout connu pour ses interprétations de maîtres anciens (Rubens, Van Dyck, Titien,…) et contemporains (Degroux, Meunier, Verwée,… ; il interpréta un Rops pour le Salon de Bruxelles de 1869). Il suivit les cours de J.-F. Navez à l’Académie de Bruxelles, étudia auprès de L. Calamatta, ainsi qu’à l’atelier Saint-Luc. Il participa à l’illustration de la seconde édition de la Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster, et devint membre effectif de la Société internationale des aquafortistes ; il donna une eau-forte pour l’Album de juillet 1875 ainsi que pour l’album de LArt universel. Il enseigna dès 1871 à l’académie de Mons, où il organisa le département de gravure. Eugène De Seyn estime que Louis Lenain fut le meilleur de ses élèves. Il fut membre du Cercle des Aquarellistes et des Aquafortistes, de l’Académie royale de Belgique, ainsi que du jury d’admission de la Société royale des aquafortistes.
[8] Comprenez : « une épreuve de la copie d’un tableau de Teniers ». Reste à savoir de quel Teniers (ou Téniers) il s’agit, car chez bon nombre des membres de cette famille flamande du XVIIe siècle courait le gène de la peinture. Le plus célèbre fut sans doute David Teniers le jeune (1610-1690), l’aîné de ses trois frères, qui s’était spécialisé dans la peinture de genre, de paysages et de portraits, mais également dans la gravure. Il travaillait sous la protection du gouverneur des Pays-Bas espagnol, ce qui lui permit de vendre ses tableaux à Philippe IV d’Espagne, Guillaume II d’Orange, Christine de Suède,… C’est lui qui fonda l’Académie de Bruxelles en 1663. Nous n’avons pas retrouvé la copie réalisée par Lenain.
[9] C’est auprès de Félix Henri Bracquemond (1833-1914) et Jules Jacquemart (1837-1880) que Rops compléta sa formation à l’eau-forte, Poulet-Malassis l’ayant introduit en 1864. Rops leur voua toujours une grande admiration, celle de l’élève pour un maître estimé, et eut le plaisir de voir le premier contribuer à l’Album de la Société internationale des aquafortistes de 1875. Bracquemond et Jacquemart avaient perfectionné l’eau-forte moderne (« cette fameuse eau-forte des peintres opposée à l’eau-forte des graveurs » dont Rops parle ici-même) et fondé la Société des aquafortistes de Paris en 1862. Corot, Rousseau, Courbet, furent autant d’élèves de Bracquemond, qui en outre dirigea la Société des peintres-graveurs. Jacquemart quant à lui avait fondé la Société des Aquarellistes.
[10] Joseph Leopold Flameng (1831-1911), peintre, aquarelliste et graveur au burin, suivit les cours de Luigi Calamatta à l’Académie de Bruxelles de 1844 à 1851. Il se fit une réputation d’aquarelliste et de graveur au burin à Paris, en reproduisant les œuvres de maîtres anciens ; ses illustrations furent publiées dans la Gazette des Beaux-Arts. Il fut membre de l’Académie royale de Belgique.
[11] Luigi Calamatta (1801-1869), graveur, membre de l’Académie royale, enseigna à l’Académie de Bruxelles où il s’était installé depuis la fin des années 1830. Il fut lui-même formé à Rome et à Paris, notamment auprès d’Ingres.
[12] La roulette en lithogravure, est un outil qui permet de graver des pointillés sur la pierre.
[13] Voir : Ingrid Goddeeris « Léon Gauchez, critique et marchand d’art belge et sa passion pour la gravure française », pour un exposé sur l’évolution de la place qu’occupèrent la gravure d’interprétation et la gravure originale dans les Salons des XX. La seconde a progressé au cours de la deuxième moitié des années 1880.
[14] L’Art (1875-1907) était une revue parisienne dirigée par Eugène Véron. Au rang des rédacteurs renseignés par le premier numéro, on trouve Philippe Burty, Edmond de Goncourt, et Jean Rousseau. L’Art promettait pour sa première année soixante planches hors texte, dont cinquante-deux eaux-fortes « entièrement inédites, gravées spécialement pour le Journal et imprimées sur papier de Hollande » (L’Art, 3 janvier 1875), auxquelles s’ajoutaient de nombreuses gravures dans le texte. Nous ne connaissons pas de contribution de Lemonnier à ce journal. Néanmoins, sur le manuscrit de la lettre de Rops, une main a rectifié pour « Artis », ce qui indiquerait que la revue dont il est question est L’Artiste. On n’y trouve cependant pas plus d’article sur Rops.
[15] À la fin des années 1620, dans son atelier de Leyde qu’il partageait avec Jan Lievens, Rembrandt Harmensz Van Rijn (1606 ?-1669), dit Rembrandt, réunissait de nombreux jeunes artistes de la ville pour s’adonner à l’eau-forte et à la peinture. Les planches qu’il réalisa à cette époque témoignent d’une maîtrise de la gravure déjà acquise, à l’heure de ses premières toiles. Les romantiques avaient remis à l’honneur ses estampes, dont ils soulignaient la spontanéité. Dans la technique de l’« eau-forte des peintres », Rops se sert de la pointe « absolument comme on pourrait se servir d’un crayon. La gravure sort du strict but utilitaire de la reproduction en série et devient une expression artistique à part entière ».
[16] Le prestigieux prix de Rome était décerné par l’Académie française des Beaux-Arts à l’élite des jeunes artistes. Le lauréat du premier grand prix était récompensé par un séjour à la Villa Médicis, aux frais de l’État. Rops fait tomber son mépris tant sur le système académique que sur les chemins détournés qui mènent aux égards du jury (voir : Anne Martin-Fugier La Vie d’artiste au XIXe siècle, au sujet de la partialité dans cette institution).
[17] Charles Albert Waltner (1846-1925), graveur au burin et à l’eau-forte de sujets d’histoire et de portraits, obtint le Premier prix de Rome en 1868. Ses médailles et ses prix, aux Salons et aux Expositions universelles témoignent de sa brillante carrière académique.
[18] Edmond Picard (1836-1929) fut un juriste de renom, avocat à la cour d’appel de Bruxelles et à la Cour de cassation, auteur de nombreux ouvrages de droit, de poésies et de romans, professeur de droit à l’Université libre de Bruxelles, sénateur de 1895 à 1905. Le nom d’Olin lui vient de sa femme, Adèle (1842 ?-?), selon une lettre à Edmond Picard (n° d’édition : 2310).
[19] Maurice Bonvoisin (1849-1912) fut un dessinateur, aquafortiste et aquarelliste renommé pour ses illustrations satiriques qu’il signait « Mars », notamment dans L’Art universel, Le Monde comique, le Journal amusant, le Charivari,... Rops, qui voyait en ce riche héritier l’occasion de faire reconnaitre son œuvre dans son pays, l’initia aux milieux artistiques belges ; et, à partir de 1877, Bonvoisin se constitua une collection de ses gravures et dessins. Il se fit membre de la Société internationale des aquafortistes et suivit les cours du graveur namurois. En 1881, il s’installa à Paris, et acquit une réputation internationale en collaborant avec les éditeurs les plus en vue. L’influence qu’il gagna sur le marché d’œuvres de Rops aida à la reconnaissance de ce dernier dans son pays, mais mena les deux hommes à la dispute.
[20] Dans une lettre à Bonvoisin, l’artiste était revenu sur ce dessin : « L’expérience que j’ai faite de La Saisie m’a prouvé que faire le dessin aux crayons de couleur directement sur nature était un mauvais moyen : il faut lutter contre les difficultés matérielles qui mangent le temps, fatiguent horriblement les modèles et donnent souvent un travail un peu fatigué lui-même » (collection privée). Un mois plus tôt, il lui avait au contraire assuré que c’était « le dessin somme toute “le plus voulu” que j’aie fait » (collection privée).
[21] Il est possible en effet qu’un contrat avec un éditeur stipule l’exclusivité, mais nous pouvons également imaginer que Rops recoure ici à ce prétexte juridique dans le seul but de garder le contrôle de sa diffusion.
[22] Camille Lemonnier fit paraître dans La Vie Moderne, journal hebdomadaire illustré, littéraire et artistique (1879-1910?) une nouvelle en deux parties, « Le Roman d’un Bouquet ». La première partie apparait dans le numéro du 11 octobre 1879 et la seconde dans celui du 18 octobre 1879. C’est la seule contribution que nous lui connaissons à ce périodique parisien. Celui-ci comptait sur la plume d’Émile Bergerat (qui en 1880 le dirigeait), Alphonse Daudet, Ernest d’Hervilly, Edmond de Goncourt, Hector Hugo,… On y trouvait également des illustrations de Meissonier, Degas, Couture, Fortuny,…
[23] Rops voulait que Lemonnier lui consacre un livre. Projet tenace, puisqu’on le retrouvera dans une autre lettre à Camille Lemonnier (n° d’édition : 2918) et dans une deuxième (n° d’édition : 2921).
[24] Il ne nous a pas été possible d’identifier ces deux personnes.