La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2921
2920 | 2922

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Camille [Lemonnier]
  • Lieu de rédaction
    [Paris]
  • Date
    1880/08/03


Texte

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Mon Cher Camille
Deux ou trente mots au galop Reçu la visite du petit Lenain[1] (un pléonasme !) venant de ta part demander renseignements sur vie ou travaux à moi. – Ta chose est toute prête si tu veux. Un de mes amis le docteur Filleau[2] qui non content de m’avoir sauvé la vie veut aussi sauver ma réputation a réuni depuis bien des ans tous les renseignements qu’il pouvait avoir sur moi par mes amis d’enfance comme Dandoy[3] & Karski[4] et a même une foule de notes décousues rédigées par lui, par Ernest d’Hervilly [5] par Gouzien [6] par Poulet Malassis, Delvau [7] &c &c toute une bande de braves gens qui voulaient absolument voir un grand artiste o[ù] il n’y avait, o[ù] il n’y a qu’un chercheur & un nerveux, – fou de toutes les manifestations de la vie ! – Filleau voulait faire un fort livre avec ses notes, il voulait les faire mettre en ordre par un de ses amis (je crois que c’est Ernest d’Hervilly qui devait faire la chose) & publier ce livre avec des photogravures reproduisant les principales eaux fortes & les rares dessins qui dorment au fond des collections. C’est moi qui ai empêché ce livre d’avoir lieu et la raison, c’est que je voulais le faire avec toi, Mon Cher Camille,
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& que c’était là « l’affaire » pour laquelle je te priais de venir me voir à Paris[8]. Ton Tempérament me va mieux & je suis sûr que quelque soit le tohu-bohu, les ressauts les écarts les « en-dehors » de mon œuvre un peu fou, tu y verrais clair. – Je prends la balle au bond & je vais instantanément arracher au bon Filleau une partie de ses notes. Tu y pêcheras, – & si le livre sur Rops se fait nous aurons le reste des notes. – J’ai déjà l’éditeur[9] & nous ferions la dedans la reproduction d’œuvres inconnues au public Parisien. L’Éditeur ferait les frais de la chose & il y a je crois un succès à avoir, non pas à cause de ma personalité bien cachée, mais pour l’aspect bizarre que l’on pourrait donner à un livre de ce genre.
En quittant Lenain, je suis allé chez Filleau il n’y était pas, mais j’ai trouvé une fort aimable dame qui lui sert de secrétaire[10] & qui m’a dit que si le « docteur » n’avait pas le temps de recopier les notes, notes dont il ne voudra pas s’en désaisir (toujours pour ma vente après décès !)[11] elle les recopierait elle-même, ou les ferait recopier pour me rendre service.
– Je n’ai jamais exposé qu’une fois mon Cher Lemonnier, j’ai horreur de ces halles à tableaux, cela me fait l’effet de mauvais lieux et je n’admets pas qu’on fasse se trouver ses propres œuvres, quelque soit leur peu de valeur ou leur mérite avec les œuvres de gens grossiers ou sots auprès desquels on ne voudrait pas s’asseoir pendant trois minutes !.
mais vos œuvres c’est vous mêmes ! – Si vous êtes artiste véritablement, même en se trompant, (& l’on se trompe toute sa vie !) on a mis quelque chose de soi dans ce « produit » ! On [[a]]
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caressé, baisé chatouillé la muse qui n’a peut être fait grande attention à vos caresses & vous a flanqué ou s’est laissé flanquer un avorton, mais cet avorton est encore Elle ! & si laid qu’il soit, en regardant bien il retrouvera quelque chose de la mère. Et l’on veut que j’aille mettre en ligne ce pauvre petit fils de déesse, malingre et délicat à côté des gros enfants rougeaux & rutilants de Mme L’Industrie Artistique qui est la muse des bons Peintres & qui fabrique les enfants à la douzaine comme des boutons de guêtre ! – Jamais !
– Nous parlions de cela encore hier avec Degas & Tissot, des délicats, & nous étions de même avis ! On ne doit exposer que seul ou avec quelques artistes choisis – du même monde – parlant la même langue. J’exposerai seul ou je n’exposerai pas. – Voilà Je n’ai nulle ambition d’ailleurs et je vis très bien sans l’admiration du Gros Public, j’ai toujours dessiné pour moi & pour vingt ou trente amis.
Je t’engage à aller voir de ma part Mr Picard Olin 47 Avenue de la Toison d’or[12]. Il te fera voir quelques dessins de moi, il a la Tentation de St Antoine. mais surtout il te donnera une lettre d’introduction pour Mr Olin[13] qui possède une collection assez complète de mes eaux-fortes, – je crois même qu’elle est presque complète.
Dans le Bibliophile Belge tome 14 (1879) tu trouveras le description de 141 pièces de mon œuvre.[14] – J’ai à peu près fait Deux cents cinquante eaux-fortes[15] & deux cents lithographies plus quelques dessins sur bois ; (pour le Journal des Haras[16] entr’autres, j’étais entré au Journal des Haras de la d’Ernest Parent[17] pour apprendre à dessiner les chevaux. – Autres dessins sur bois : Un Christus Deux dessins pour les Contes Brabançons[18], quatre dessins pour des Légendes Flamandes[19] de Mme Clemence Michaeven (Clément Michaëls !)[20]. un almanach des Crocodiles[21] & un almanach d’Uylenspiegel[22]. / Tous ces
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renseignements ne regardent pas ton livre naturellement ; mais je les écris ici parce que cela me vient à la main. –
Revenons à nos « notes » Écris mon Cher Lemonnier : À Mr le Docteur Albert Filleau 43 Boulevard du Temple [23] & tu recevras cela. S’il ne t’envoie pas tout de suite / toutes / les notes écrites, il t’enverra toujours quelque chose. C’est un fort aimable homme spirituel, artiste collectionneur, très fin connaisseur en choses d’art & bon médecin par dessus le marché.
Je t’écrirai demain & je t’envoie demain ce paquet d’eaux fortes promis. avec un bout de lettre d’explication pour le paquet, – il faut expliquer sa présence.
Bonvoisin a une belle collection d’eaux fortes mais il est trop loin.
À toi de vrai
Fély

Annotations

[1] Les relations qui placent Louis Lenain entre Lemonnier et Rops ne sont pas très claires. Rappelons que, dans une lettre précédente, Lenain avait chargé Rops de prévenir Lemonnier que celui-ci recevrait une reproduction de Teniers (n° d’édition : 2919) ; en outre, Lenain décora d’un portrait de son ami Lemonnier l’édition originale du Mort. Ce fut sans doute par l’intermédiaire d’Auguste Danse qu’il entra en contact avec la Société internationale des aquafortistes, mais on ne sait pas avec certitude s’il en fut membre lui-même. La Société publia de lui un Paysage dans l’Album de décembre 1875.
[2] Alfred Filleau (18??-1894), médecin et collectionneur parisien, amateur de peinture impressionniste. Rops était coutumier des dîners du mardi dits du « pot-au-feu » qu’organisait le médecin, et qui réunissaient Degas, Forain, Braqueval,… Il s’en était fait un ami, « un des premiers amis que j’ai connu [sic] à Paris » (lettre à Eugène Rodrigues, n° d’édition : 0951). Rops consacra au médecin quatre planches : Le Docteur Filleau (G E0298), La Cuisine dosimétrique (PER E0555.1.P), Le Docteur (PER E0556.1.P), Le Cochon nimbé (PER E0547.1.P). Dorchy, s’appuyant sur la correspondance, raconte dans son article « Félicien Rops : la médecine, les médecins et ses maladies » que le médecin lui aurait sauvé la vie au moins à deux reprises (suite à une fièvre typhoïde et à une fluxion de poitrine), mais s’empresse de rappeler que les maladies de Rops « sont parfois fictives ou exagérées pour justifier les retards dans ses travaux promis à un commanditaire ».
[3] Armand Dandoy (1832-1898), peintre et photographe, fut l’un des amis les plus fidèles de Rops. Tous deux se connurent sur les bancs de l’Académie des Beaux-Arts, puis participèrent conjointement aux réunions de l’Atelier libre Saint-Luc et aux régates amicales qui menèrent à la fondation du Club Nautique de Sambre-et-Meuse, étroitement lié à la création de la « Colonie d’Anseremme ». Fondateur de l’Association belge de photographie, Dandoy vit Rops s’y affilier en 1874. Celui-ci le chargea de reproduire certaines œuvres et en fit son portraitiste attitré. Le photographe fit partie du cercle restreint des collectionneurs de Rops et des amis de séjour à Thozée.
[4] Ceslaw Karski (?-?), poète polonais exilé à Bruxelles, fut un autre ami d’enfance de Rops. Il le rencontra en 1849 quand celui-ci rejoint l’athénée de Namur. Tous deux se retrouvèrent au sein la Société des Joyeux, cercle d’étudiants de l’Université Libre de Bruxelles, ainsi qu’à l’Uylenspiegel, où il écrivit jusqu’en 1859. Le « prince » Ceslaw, comme Rops aimait parfois à l’appeler, publia un recueil de poèmes, La Crise (1859). Une réception critique vraisemblablement favorable n’empêcha pas une diffusion limitée. Goddeeris dans son article « Publier en exil : écrivains et imprimeurs polonais à Bruxelles, 1830-1870 », en fait un « auteur de second ordre », à l’instar de ses compatriotes exilés en Belgique, mais au contraire des Polonais de France de la même époque. Karski ne semble pas avoir publié en Pologne.
[5] Ernest-Marie d’Hervilly (1859-1911), signant « Le passant » ses articles dans le Rappel, fut un littérateur français, journaliste, écrivain, auteur dramatique qui donna naissance à un grand nombre d’œuvres. Il contribua à L’Artiste, et à nombre d’autres revues. Les notes dont parle Rops et l’évocation de dîners littéraires partagés avec d’Hervilly dans la correspondance laissent entendre une relation qui, semble-t-il, n’a pas encore été étudiée de façon approfondie.
[6] Armand Gouzien (1839-1892), journaliste, critique musical, inspecteur des Beaux-Arts dès 1881, puis commissaire du gouvernement près les théâtres nationaux, fut également un musicien proche des milieux artistiques de sa génération. Rédacteur pour divers journaux, il fonda en 1867 avec Villiers de L’Isle-Adam La Revue des lettres et des arts. Il devint l’un des collectionneurs et diffuseurs les plus actifs de Rops. Tous deux avaient formé en 1871 le projet sans lendemain de s’associer pour fonder le journal parisien La Vie moderne, Paris-Nouveau. Amis de jeunesse, compagnons de voyage, ils visitèrent la Hongrie en 1879 (lettre de Rops à Nadar, n° d’édition : 1668).
[7] Alfred Delvau (1826-1867), signant parfois « Léon Fuchs », fut un journaliste et chroniqueur parisien. Il publia en 1857 dans Le Rabelais un article sur l’Uylenspiegel qui fit mouche, dans lequel le surnom de « Gavarni de Belgique », pour déplaisant qu’il fût à Rops, ne passa pas inaperçu. Sa réputation de spécialiste de la littérature érotique était parvenue aux oreilles de Rops qui entra en contact avec lui, et à celles du juge de la Cour impériale de Paris qui le condamna à un an de prison. Ce qui ne l’empêcha pas de contribuer dès les années 1860 à la renommée de Rops en France en lui confiant l’illustration de L’Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris (1862), des Cythères parisiennes, Histoire anecdotique des bals de Paris (1863), ou encore de Le Grand et le petit trottoir (1866), qui lui apporteront un premier grand succès. Il l’introduisit en 1863 à Poulet-Malassis. Alfred Delvau, compta parmi les intimes de Thozée et les rares amateurs à posséder quelques-unes de ses œuvres.
[8] Nous suivons Hélène Védrine dans son ouvrage De l’encre dans l’acide qui met en relation cette « affaire » et le « beau beau livre » que Rops projetait de faire avec Lemonnier (voir : lettre de Rops à Camille Lemonnier, n° d’édition : 2918, note 3).
[9] Voir : lettre de Rops à Camille Lemonnier, n° d’édition : 2918, note 5.
[10] Nous n’avons pas pu identifier cette personne.
[11] Deux hypothèses nous semblent plausibles : soit Filleau prévoyait de vendre à la mort de Rops les œuvres que peut-être il possédait, et ses notes devaient lui servir à décrire et circonstancier les lots ; soit il comptait sur ses notes pour guider ses achats lors de la vente qui ne manquerait pas de suivre la mort de Rops.
[12] C’est à cette adresse que se trouvait l’hôtel de maître d’Edmond Picard. Il y exposa notamment les œuvres de Rops, mêlant le nu dévoyé à l’ambiance bourgeoise de sa maison, fréquentée par Ensor, Vogels, Van Rysselberghe, Finch, van de Velde, Pantazis, Regoyos,…
[13] François Olin (?-1883), bourgmestre de la commune de Virginal dès 1879, fut l’un des premiers collectionneurs de Rops. Sa collection se distinguait tant par sa taille (800 épreuves) que par son contenu (des lithographies principalement). Témoignage de leur bonne entente, Rops tint par des envois précieux à remercier François Olin, qui avait « toujours répondu fort gracieusement à mes demandes d’argent quelquefois un peu brusques » (lettre à Edmond Picard, n° d’édition : 2294). Les frères et sœurs d’Olin, Xavier, Henri, et Adèle, étaient tous versés dans l’art et cette dernière collectionnait également les œuvres de Rops (lettre à Edmond Picard, n° d’édition : 2288).
[14] La liste, réalisée essentiellement grâce à l’importante collection de Maurice Bonvoisin, apparait dans Le Bibliophile belge, (1879). Ce bulletin annuel publié par la « seconde » société des Bibliophiles de Belgique, sous la direction de Xavier de Theux, parut de 1866 à 1879.
[15] D’après Lemonnier, ce nombre allait doubler en dix ans.
[16] À savoir : Chasse en battue, H. 9,3 cm x L. 14,2 cm, Chasse en pl[a]ine, H. 8,3 cm x L. 14,3 cm, Chasse au miroir, H. 7 cm x L. 12 cm, Un chasseur avec son chien, sur bois rond, 43 cm de section, les quatre ca. 1870, gravures sur bois (E.1173).
[17] Ernest Charles Louis Marie Parent (1835-1873), journaliste, éditeur, collaborait notamment à la Revue industrielle, à la Patria Belgica et signait sous le nom de Karl Stur des articles de fantaisie dans la Chronique. Cet amateur d’hippisme (alors en passe d’être reconnu comme un sport à part entière) avait créé, outre le Journal des Haras, deux périodiques qui lui apportèrent la notoriété dans le monde du turf : Le Sport et L’Annuaire du turf continental. Il créa également la Gazette des chasseurs. Closson dans l’article « Ernest Parent », tient son Dictionnaire encyclopédique du chasseur (1865) pour le plus important de ses ouvrages. Dès l’époque des premiers tomes de l’Uylenspiegel, Ernest Parent était déjà là : administrateur du journal, il avait l’habitude d’épigraphier les dessins de Rops ; il édita le traité de chasse du beau-père de Rops, illustré par ce dernier : Suarsuksiorpok (1862).
[18] De ces deux dessins il tira deux gravures sur bois qui apparaissent effectivement dans les Contes brabançons de Charles De Coster (1861) : Christus, H. 16,8 cm x L. 10,8 cm (E.1172) et Les Masques, H. 10,8 cm x L. 16,8 cm (E.1172). Rops illustra également ses Légendes flamandes (1858), qui marquent son entrée dans l’illustration d’œuvres littéraires, et sa Légende d’Ulenspiegel (1867). Les deux hommes partageaient une certaine philosophie de la liberté et la croyance au libre examen ; ce serait d’ailleurs cette bonne entente qui guida Rops dans la loge maçonnique namuroise « La Bonne Amitié ».
[19] Rops se sera laissé influencer par l’évocation des Contes brabançons de De Coster, car il s’agit en réalité des Légendes Nationales, Lectures destinées à la jeunesse belge de Clément Michaels (voir : note suivante), parues en 1858 à Bruxelles, chez F. Parent, pour lesquelles il réalisa : Le Lapidaire, H. 13,5 cm x L. 9,5 cm (E.1174), Tout mon gain…, (dimensions non communiquées) (E.1174), L’Assassinat de Charles le Bon (E.1174), et Résolutions du baron de Wesemaele (E.1174) ; l’ensemble est repris en A.366 (les références et descriptions sont celles des gravures sur bois).
[20] Clément Philippe François Michaels (1821-1887) est le littérateur belge qui se cache derrière les pseudonymes de « Macbenach », « un libre penseur », « Mme Clémence Michaeven ». Auteur de pièces de théâtre et de recueils de poésie, il fut également chef de bureau à l’Administration des Hospices de Bruxelles. Le principal de sa production se situe dans les années 1850, et compte notamment des poésies lyriques, une esquisse dramatique traduite en flamand, un opéra comique. Il collabora à « diverses revues et publications ».
[21] Un frontispice sans nom, (technique non communiquée) H. 16 cm x L. 12 cm (E.1169), (sans reproduction), et septante-deux vignettes (E.1169), ornent l’Almanach crocodilien, Dédié aux étudiants belges que publièrent en 1856 « les Crocodiles », société d’étudiants de l’Université libre de Bruxelles. L’essentiel de leurs activités parut, entre 1853 et 1859, sous la forme d’une revue satirique, Les Crocodiles, Journal des loustics qui connut un succès croissant dans les premières années, et où Rops fit ses débuts sous le pseudonyme de « Jeune Membre ».
[22] Cinq ans après l’Almanach des Crocodiles paraissait celui de l’Uylenspiegel, où l’on trouve des petites caricatures gravées d’après les dessins de Rops (leur nombre et la technique ne sont pas communiqués), relatives aux principaux événements de l’année (E.1171), et vingt-quatre caricatures d’après des tableaux exposés à un Salon vers 1861, héliogravures sur verre (R.Lith.154). L’ensemble est repris sans distinction en A.1018.
[23] Le Boulevard du Temple, qui sépare toujours le IIIe et le XIe Arrondissements de Paris, connaissait une vie mouvementée ; il comptait de nombreux théâtres. Gustave Flaubert y habita.