La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0027
0026 | 0028

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Henri] Liesse
  • Lieu de rédaction
    Heyst
  • Date
    1881/09/21


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Liesse
Je t’envoie la moitié de ce qu’on vient de m’envoyer de Paris à l’instant. Je n’ai que cela & je ne peux bouger d’ici faute de fonds. Si « Gay & Doucé » les éditeurs de Bruxelles m’avaient payé je ne serais pas resté ici par l’horrible temps qu’il fait, & j’aurais commencé par t’envoyer de l’argent, comme je commencerai toujours par là quand j’en aurai qui ne sera pas dévoré d’avance !
Heyst n’est pas gai : des Allemands qui dînent en barbottant dans leurs assiettes comme des pourceaux à l’auge, avec des femmes qui n’ont pas la pudeur des laideurs & qui les font lécher par les vagues inconscientes. Pour moi cependant les souvenirs reviennent en foule, des souvenirs doux & voilés de première jeunesse o[ù] les voix de femmes dominent comme dans les chœurs des pensionnats de demoiselles. J’ai retrouvé engraissée & engrossoyée la petite Stéphanie Barwoest de l’hôtel des Écluses, celle qui vous donnait de si jolis baisers mêlés aux verres de Hasselt ; et elle trempait sa petite langue dans les uns & dans les autres ! – Dans les grandes dunes, elle se piquait toujours les jambes aux chardons bleus & l’on embrassait la place. Tout cela a-t-il été vécu par moi, et est-ce bien moi, le même, qui grave en la bonne ville de Paris ! C’est un autre il y a dualité. N’importe, la mer a toujours sa belle autorité sur l’homme & elle repose bien d’Anseremme & de ses gueuleries. Le Magistrat Berger n’y dessinerait qu’une
[1v° : 2]
lourde silhouette, bonne à faire s’esclaffer les crabes rieurs.
Je me promenais avant-hier & a travers les laideurs tudesques j’ai vu jaillir une Parisienne !
– Elle n’a fait que passer je n’étais déja plus ! – J’ai soulevé « mon feutre » avec un geste à la Barbey d’Aurevilly & courbé comme un portique je lui ai dit : « Madame j’ai vu deux fois des cheveux comme les vôtres : la première fois en rêve, la seconde : – au Louvre !! » – Il faut avoir ving-trois jours de Heyst pour dire ces choses là aux femmes ! – On cause, c’est une amie de tous nos amis, trop honnête, hélas ! – Peut être pas, mais enfin elle en a l’air. – Si tu vois Daudet qui connait tout le salon de Mme Adam demande lui s’il ne connaît pas Mlle [illisible: effacé]. C’est son nom. – Demande lui cela sans parler de moi !! !
Et Sabine ? ton amoureuse. Tu ne me dis rien. Viendra-t-elle en Belgique ? – Donne moi donc des nouvelles de Sabine en même temps que de Mlle [illisible: effacé]
Dommartin est ici avec les Godebski. Dom ronflotte après déjeuner, après dîner & après le bain, & après souper, c’est le derviche ronfleur. Voilà tout. Les Godebski partent demain. Je reste toujours pour réunir des ors.
Mme Eugénie Garaynoff a passé ici. Je trouve que tous les amis d’Edmond ont été bien sévères pour elle.
Rien autre. Écris. À toi vieux.
Fély
Envoie moi reçu de cent cinquante frs ou un de mes billets de cent & un reçu de cinquante. Je n’ai pas eu de reçu ni de billet des derniers cent frs remis à ta femme !
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