La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0038
0037 | 0039

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Henri] Liesse
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    [1874]/00/00 [+]
    Datation sur base de l'apostille.


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Liesse,
Je suis très heureux de ton appréciation & de celle de Fontaine relativement aux dessins. J’espère aller plus loin, je poursuis un idéal de « Vie rendue » que je voudrais atteindre & qui me tracasse & me tourmente jusques en mes moëlles. Envoie moi ton roman aussitôt paru. Je ne doute pas qu’il soit bien, il y a en toi un homme de talent qui s’agite comme un enfant dans le ventre d’une femme en gestation. Bonne idée de publier toi-même la chose. C’est ainsi que Paul Reider avait publié son roman Mlle Vallantin & il avait fait 1500 francs de bénéfices net. Je te ferai avoir des Comptes-rendus dans plusieurs journaux & j’en ferai moi-même. L’opinion de Rousseau est d’ailleurs à ce sujet d’un grand poids pour moi.
À propos de Hennequin, je pourrai te remettre en rapport avec lui & s’il ne voulait pas accepter, je connais un de ses collaborateurs : « Desnay » qui est fort adroit & je crois acceptera si je lui demande la chose – chez moi, au dessert entre la poire & le fromage c’est un des « monteurs » d’Hennequin. – Je ne cesserai de te répeter : Il faut faire du théatre ! il faut faire du théatre !! c’est là la grande voie o[ù] doivent marcher les nouveaux venus. Et puis on gagne de l’argent tout de suite, & beaucoup.
– L’Histoire d’Artan est déplorable, & comme tu le dis, il n’y a rien à faire, qu’à laisser passer cette fièvre muqueuse & putride, si elle passe ! mais je connais la gueuse ! les pieuvres aux deux mille tentacules sont des bêcheuses aux mains gourdes à coté de cette incrustacé là !! Elle ne laissera d’Artan que la carcasse, & encore, si elle peut la vendre pour en tirer cent sous de noir animal, elle la cédera à l’équarisseur. Plus j’aime cet abruti, (à l’âge o[ù] il est si dangereux de l’être) & plus je suis furieux. – S’il n’y avait pas les enfants, encore ! Et puis
[1v° : 2]
c’est un fin artiste qui s’en va ! Et il n’y en a pas tant ! – et un vieil ami encore. Car tu as raison Mon Cher Liesse, on ne fait plus d’amis intimes à un certain âge. Vous avez été Edmond & toi les derniers amis de ma persistante jeunesse, voilà pourquoi cette amitié s’est montrée si nerveuse & si susceptible en mainte occurrence. Depuis que je suis à Paris j’ai fait bien des « connaissances » noué bien des relations, j’ai même eu presque des intimités comme Camille Blanc, Zichy &c je n’ai pas fait « un ami ». Il y a des coins de son moi que l’on n’ouvre plus, on ne sait plus livrer ses défauts ! On ne veut plus montrer que ses qualités et l’on cache ses vertus, dont on serait gêné comme de vices. D’où, absence de franchise absolue sans laquelle l’amitié est impossible. Puis soi-même aussi l’on voit trop clair & l’on ne se laisse plus éblouir par les côtés simplement brillants & charmants.
À propos de « la Folie » j’allongerai les jupes, puisqu’il le faut ! & dans quelques jours tu recevras cela par la poste, avec les indications de couleurs faites au galop.
Paie tout ce que tu voudras au Singe d’Or, cela me fera grand plaisir. Je tiens à payer toutes mes dettes naturellement. – Je vais prendre mes arrangements avec Adèle de façon à terminer cela le plus rapidement possible. J’ai déja pris mes arrangements avec mon tailleur & mon tapissier & je paie tout cela vaillamment & régulièrement.
Tu peux être tranquille pour l’échéance de 200 fin janvier les 200 frs attendent la traite dans mon tiroir.
Dans une douzaine de jours j’irai peut être à Bruxelles, dans le Courant du Mois assurément.
À Bientôt & bien à toi d’amitié
Fély