La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0042
0041 | 0043

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Henri] Liesse
  • Lieu de rédaction
    [Paris]
  • Date
    entre [1885]/00/00 et [1885/04/14] [+]
    Rops indique que cela fait un an qu'il est installé rue de Grammont. La lettre a donc été rédigée en 1885.


Texte

[1r° : 1]
Lundi matin je reçois ta lettre.
Mon Vieux Liesse
j’ai une telle besogne jusqu’au 15 avril qu’il ne m’est pas permis sous peine de travail interrompu & d’envolée de cette vieille garce de folle du logis que nous continuons, nous gens ridicules à appeler « l’inspiration » faute d’autre mot neuf. – Je travaille de 5 heures ½ du matin à 10h du soir pleinement. Je me lève à 5 heures ½ à 6 travail & cela n’est interrompu que par les repas & une course d’une heure aux Tuileries, pour garder assez d’air dans les poumons pour continuer cette essoufflade. Il le faut ! C’est terrible à faire ce que je fais là, mais il n’y a pas à « renacler ». Je donnerais gros pour aller passer une journée avec toi & prendre un bain de ce soleil de mars que Dieu envoie chaque année aux Parisiens pour se faire pardonner ses noirceurs de l’hiver, mais quitter ce travail c’est l’abandonner & je n’aurais plus le courage de le reprendre.
Je n’ai pu te prévenir plus tôt, parceque tu avais expédié ta lettre rue Richelieu. Or la « rue Richelieu »
[1v° : 2]
n’existe plus Mon Cher Ami c’est au 19 de la rue de Grammont que sont installées les dames Duluc. Moi je suis au 21 de la même rue.
C’est dans l’appartement de ma femme qu’a été arrêté le comte de Lavallette-Grammont & les conspirateurs de l’affaire de Georges Cadoudal. c’est là que Mlle Raucourt a repeté Phèdre. C’est un appartement historique, & d’un bien curieux caractère. Seulement c’est d’un loyer fou, & cela pourra être une bonne affaire d’avenir, mais en attendant c’est rude à porter !! – malgré la belle & inépuisable vaillance de ces deux femmes. Voilà aussi pourquoi il ne m’est pas permis de bouger. C’est à dire que je ne m’en donne pas la permission ! –
Le quartier choisi par toi est sain & aéré, puis il te faut maintenant & forcément vivre mêlé aux gens. – Moi, je m’y mêle le moins possible, mais encore faut-il que cela soit ! C’est une des conditions bêtes de réussite. Je me suis fait depuis un an ici, beaucoup d’ennemis par mon mépris des conventions reçues & bêtrifiées dans tous les mondes. J’y ai vu [illisible: effacé]valser & être le « plus aimable des hommes » vis à vis de gens imbéciles qui lui faisaient une galerie, & lui Roumestaner au milieu de tout cela & avec bonheur. moi, je ne peux pas, j’ai aux lèvres des sourires de mépris, abortiveur du potin parisien, & qui le sèche dans la gorge
[1v° : 3]
des piètres comme du frai de crapaud au soleil ! – Heureusement la Campagne me guérit toujours, & comme hier, – (je me suis permis mes dernières six heures de vacances,) les premiers châtons vert pâle des saules marceau me versent les senteurs d’oubli.
– Heureusement ! pour un bilieux rageur comme moi sans cela j’en creverais du « salon parisien », – & du gruisme des femmes du monde. Je suis un Compliqué qui n’aime que les choses simples.
À toi bien & à bientôt après ce 15 terrible.
Je t’écris un bout de lettre qui n’est pas « francais », mais il y a des jours o[ù] je voudrais « claironner » mes colères dans une langue qui comme le castillan aurait la sonorité des cuivres, alors on arrive toujours à ne plus parler du tout. Je ne me relis pas. Il ne faut jamais relire une lettre, c’est déja du repentir & il faut surtout ne jamais se repentir. Si j’avais violé une femme, je ne me repentirais certes pas ! Cela devait être, non pas par fatalisme, mais par conséquence naturelle des circonstances. Les romanciers veulent trop qu’un caractère « se tienne ». Et dans la vraie vie le fonds reste, mais les actes & les formes sont « ondoyantes & diverses » ! Et plus qu’on ne le croit !
Fély