La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0066
0065 | 0067

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Henri] Liesse
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    [1875]/00/00 [+]
    Datation sur base de l'apostille.


Texte

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Mon Cher Liesse,
Je vous envoie une lettre pour Herman, prenez le train & poussez jusqu’à Buysingen. – S’il n’y est pas demandez l’adresse de Mercier au bureau à Buysingen & là on vous dira o[ù] vous pouvez trouver Herman.
Il me doit encore de l’argent je le prie de vous remettre 200 francs.
C’est lui Mon Cher Liesse qui est la cause de tout. Il avait promis de me payer & il me traîne, vous en ressentez le contre coup. – De plus la maladie de Malassis a retardé de trois mois l’exécution du contrat ce qui m’a retardé moi de « 1 800 frs ! » J’aurais pu l’obliger au termes de nos conventions signées de me payer à partir du 1er mai mais il était malade, il y avait force majeure & l’on ne peut se conduire de cette façon avec des amis que l’on estime. – Je romprai même mon contrat si sa maladie continue ce que je crois malheureusement ; pécuniairement je ne m’en inquiète guère puisque Lemerre & Jouaust m’offrent de le reprendre & seraient enchantés de le faire. – On voit mal de Bruxelles Mon Cher Vieux Liesse & quand comme toi on en est resté éloigné pendant cinq ans on a perdu langue & œil. Paris est au contraire et toujours
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pays de Cocagne, seulement ce n’est pas au déboutonné de vos guêtres naturellement que l’on va vous offrir des millions sur des plats d’argent. On gagne ici beaucoup d’argent quand on est un peu lancé. Moi, je n’ai pas à me plaindre, mais je dois bien ménager la situation qui est fort belle & ne pas faire d’imprudences. Et une de ces imprudences Mon Cher Liesse serait par exemple de dessiner dans la Vie Parisienne d’une façon régulière ou dans n’importe quel « illustré » Mon pauvre ami Vierge (prononcez « Urabietta ») car c’est son nom, ne fait que geindre des travaux qu’on lui fait faire au monde illustré & de la niaiserie qu’il a eue de s’engager en ces pétrins de mauvais ton. – Ici il n’y a pas de milieu : ou vous tombez dans les « illustrateurs de journaux » dessins de 50 à 100 frs & &, ou vous êtes classé parmi les peintres, & l’on vous paie quatre fois ce que l’on paie aux autres. Et puis dans ce métier, souvent on y reste jusqu’au cou ; on met un petit doigt dans l’engrenage & le corps y passe ! Je connais ce jeu là. Et puis pourquoi ? – La Vie Parisienne est très peu vue & très peu lue ici. Elle vit avec sa réputation de province & ne s’occupe plus même la peine de changer ses petites histoires qui restent les mêmes que sous l’empire lorsque c’est tout un autre monde ! Marcelin est devenu un vieux rabâcheur & passe pour tel. Il y a ici bien d’autres mouvements ! – Seulement quand on est resté éloigné de Paris comme toi & comme moi il faut un temps moral pour se remettre au courant de tout, des sociétés, des salons, des mondes, des coteries, des petites églises, des ateliers nouveaux. On ne reprend pas Paris en un mois ! Et cependant j’ai été flatté & étonné de ce qu’on m’y connaissait fort & uniquement par ce que j’y avais fait il y a huit ou dix ans.
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Ce que l’on fait à Bruxelles ne compte pas – (en tant que réputation bien entendu) & je parle de « réputation européenne » – Personne ne connaît Baron à peine Verwée & encore bien faiblement. Dubois n’existe pas, on ne sait qui c’est ! Meunier & les autres de même ! – Ils auraient fait ici ce qu’ils ont fait, qu’ils auraient une vraie réputation. Tout le monde connaît à Bruxelles Manet & les autres ! C’est là le grand avantage de Paris : c’est le « rayonnement » & voilà pourquoi j’y viens & pourquoi j’y resterai. Sans préjudice de Bruxelles bien entendu. Je compte passer deux mois ici & deux mois à Bruxelles – Je ferai la navette. J’aurai des passes pour la Belgique tant que je voudrai, par Mitthell auquel je donnerai en échange des dessins. J’ai maintenant mon outillage en double de sorte que je ne suis gêné en rien.
Artan vient occuper avec moi l’appartement & l’atelier de la rue du Bac, il a fait son 2 Décembre : il a renvoyé sa femme en Belgique ! – c’est du reste la seule façon dont il puisse s’en tirer & il s’en tirera, qu’il est connu maintenant ; mais il lui a fallu deux ans pour cela ! Son talent paraissait aux Parisiens trop morne & trop triste. Maintenant il s’est retourné, & fait des choses très vibrantes.
Qui je vois ? – Tout un monde drôle. Je dîne & je déjeune souvent au Café Larochefoucault o[ù] je trouve Dupray, Degas Gervex, Jourdain Cormon, Duez, un tas de jeunes – quelque fois au Café Guerbois Bd de Clichy là c’est Manet Salonsoön – un suédois avec lequel je parle Délécarlie, Louis Verwée, Richter, Hipp. Babou & &. Je vais chez Hugo & à l’ambassade Belge par le secrétaire d’Ursel, chez Matthyssens un salon belge dont le boas a épousé Mélanie Reboux, chez Mme Oler une bookmakeress, chez Blanc, & & – Ici on n’a que l’embarras du choix – Trop de femmes – on voudrait pouvoir les aimer toutes – Asnières
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et Argenteuil sont des paradis verts & l’ile de la Grand’ Jatte, un Eden – Monsieur ! J’ai fait une petite créature charmante en quelques séances, – une peintresse sur ivoire !! !! ! Adorable tout simplement & adorée trop simplement ! Des yeux de maltaîse, des cheveux bleus de Prusse jusqu’au pubis, le téton solide, un peu lourd mais j’ai été gâté ! – Mais je ne l’aime pas ! « J’ai vu trop tôt la beauté &c &c » et Mercutio retourne aux pieds de la svelte déesse qui s’appelle Auréléa & au corps de laquelle ses lèvres sont rivées. – Elle est à Vendôme malheureusement ! Ma goutte m’embête : elle est intermittente. aujourd’hui, je peux écrire & dessiner le lendemain je ne peux pas c’est irritant ! – Aujourd’hui je suis dans mes bons jours.
Je serai à Anseremme du 15 juillet au 1er aout & j’y passerai en ta vieille compagnie et en celle des chev… de l’aubép… quelques belles journées.
À vous
À toi & à Bientôt.
Pourquoi donc ne plus vouloir de cette jolie fille du Parc ? – Quel étourneauderie ! écrivez moi ce qui se mijote à Bruxelles.
À Bientôt.
F
écrivez vite afin de savoir le résultat de l’affaire Herman.
S’il n’avait pas le Sol, je vous enverrais 200 frs le 15 je ne pourrais pas avant !
Ne pas montrer cette lettre à Dom j’ai raisons sérieuses – je dois lui écrire depuis longtemps et puis il y a des choses qu’il est inutile qu’il apprenne.