La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 0098
0097 | 0099

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Edmond] Deman
  • Lieu de rédaction
    s.l.
  • Date
    1891/06/19


Texte

[1r° : 1]
Il faut vraiment m’excuser beaucoup, & même me pardonner un peu, Mon Cher Mr Deman, car je viens de passer un mois atroce. Ma fille depuis la mi-mai est très malade. Elle a eu de violentes attaques de fièvre intermittente qui prenaient parfois la forme tétanique & allaient jusqu’au plus effrayant délire. Je vous avoue que tout m’était devenu tout à fait indifférent, je n’avais plus idée ni de ce que j’avais à faire, – ni de mes devoirs ni de mes obligations, ni de mes espérances de travail ou de gloire. Comme je l’écrivais à Verhaeren, je suis peut-être un mari douteux, mais je me sens le meilleur des pères. Mon fils, c’est l’enfant des époques opulentes de ma vie, ma fille, celui des jours pénibles, l’enfant pour lequel j’ai abaissé ma morgue de bourgeois ex-riche pour « vendre ». Et puis c’est la fille de mon corps & de mon esprit, et je l’en aime doublement. La voilà debout, toute grandie & toute amaigrie, mais elle est debout, et il me semble que c’est d’elle que partent tous les rayons de soleil ! – À l’ouvrage ! et je vais faire de bonnes choses, maintenant ! Ah ! je me moquais bien de tous ! de Verhaeren de Deman, & du Baudelaire, & de Dentu & de moi surtout ! J’aurais piétiné un Rembrandt, & troué des Raphaël pour lui donner à boire dans sa fièvre à la pauvrette !
Fini tout cela ! – Et voilà comment je n’ai pas été à Bruxelles, comment je n’ai pas écrit & comment je ne pouvais vous répondre.
– Demain plus longue lettre ! O[ù] nous tirerons tout au clair. Ah ! j’ai, si vous voulez
[1r° : 2]
une excellente occasion : J’ai un ami très collectionneur & malheureusement très joueur. Il s’est fait attraper une forte culotte au Cercle & veut vendre un lot d’épreuves de sa Collection. Je l’ai engagé à me donner la préférence. Il y a des choses intéressantes & assez bien de texte, car c’est « un camarade » a qui j’écrivais sur les épreuves que je lui expédiais. Cela a toujours été ma manie. Je vous enverrais dans quelques jours une quinzaine ou une vingtaine d’épreuves, plus peut être, et je crois qu’il y a là comme je vous le disais en commençant, « une occasion ».
Mes bons Compliments & à bientôt
Fély Rops
Notez que ce collectionneur est un bonhomme qui a déjà recommencé trois fois sa collection, & un chercheur de pièces rares, même celle qui ne signifient rien ! Et il a des « curiosités ». Quand il a besoin d’argent il prend une poignée d’épreuves, sans les choisir au hasard, et il vend. Mais sans permettre aussi qu’on les choisisse !