La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2073
2072 | 2074

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Octave] Mirbeau
  • Lieu de rédaction
    Paris
  • Date
    1886/02/19


Texte

Mon cher Ami,
je tiens à vous nommer ainsi, je vous écris au plus vite pour vous dire que je suis bien flatté et bien touché, je ne vous remercie pas, on ne remercie [pas] pour un acte « de dévouement » comme celui que vous venez de poser dans Le Matin[2]. Ce qui me flatte, c'est que l'article vient bien de vous[3], qui, depuis longtemps, avez ramassé et magnifié les ignorés et les méprisés que foulaient le public, comme Vincent de Paul relevait les abandonnés sous la botte des raffinés de la cour de Louis XIII ; et auxquels, sans peur, vous avez donné l'appui de votre talent et de votre éloquence. – Hélas mon cher Mirbeau, votre pan de manteau de Samaritain ne peut cacher mes plaies et mes faiblesses. Je les vois, je les sens, je les pleure, et à mesure que mes yeux s'ouvrent de plus en plus « voyants » sur la terrible VIE, je me crie chaque jour que je ne suis rien, que je ne sais rien, que je ne peux rien pour la rendre ! – Et il faudra crever n'est-ce pas : sans être arrivé même à faire vivre, pour la pensée des autres, la rotule du misérable chiffonnier qui emporte dans sa hotte mes croquis de la journée ! Et moi, cet impotent et cet estropié, je vais, de par votre article, passer « pour un malin » et l'on nombrera les dessins que vous avez dû recevoir pour faire un tel article, qui est un passe-droit à Mr François Flameng !
Je ne sais pas de quelle façon je pourrai m'acquitter envers vous, mon cher ami, je suis, de par mon impuissance depuis six mois le plus triste des hommes. Je vais dans les Salons et dans les Faubourgs. Un soir dans les hauts fonds de Montmartre et un soir dans les bas-fonds du quartier Monceau[4]. Je rêve faire avec tout cela de grandes choses, – que je ne pourrai jamais exécuter. Les rêves mangent les heures et se nourrissent de nos propres moelles, mais ils apaisent le monstre créateur qui s'agite en nous.
Ah ! les Salons d'artistes arrivés ! Ils se croient du monde et font des manières en truands ; les uns sont échappés des Judenstrasses de « Vrankerourth »[5] ; – les autres ont passé leur petite jeunesse à faire des cabrioles sur la plage de Sorrente en l'honneur des « Signori » venus de Sheffield[6], et à avaler, la gueule en l'air, les deux soldi de macaroni. – Aujourd'hui ils reçoivent tous les Jeudis, et Mr Coquelin[7] vient leur dire : « les Prunes »[8] et leur parler de « ses écrits ». – Leurs femmes, toutes laides prétentieuses, et, décolletées niaisement, ont l'air de vous faire les honneurs de leur nombril. Elles soupirent au seul nom de Delpit[9] et d'Ohnet[10], et murmurent : Mr Meissonnier : quelle âme !
Que je porte tout ce monde en mépris[11] ! J'aime mieux les porchers et les porcs que ces êtres faussement artistes et véritablement imbéciles ! Oui, les vrais porcs ronds, bien en lard, avec leurs dos roses et satinés, qui reflètent le nuage qui passe ! Les groins farfouillant dans le sillon brun ; autour d'eux les corbeaux gravitant comme curés escortant les ouailles[12]. C'est ça qui est le vrai ! Leurs grognements de satisfaction valent tous les opéras inédits et dignes de l'être. Les autres me poissent aux doigts et me font monter la rancœur aux lèvres.
Vraiment, après tout cela votre article m'a fait bon à la tête et au cœur. On a beau dire et n'en pas croire, on est toujours heureux de voir un ami hyperboler sur vous, sur ce qu'on a tâché, même quand la tâche n'a pas été menée à bonne fin. On sait que tout cela vient d'une sympathie naturelle, d'une même vision des hommes et des choses, du partage des mêmes haines et des mêmes colères, d'un mépris profond et semblable des jugements humains, et cependant : ô faiblesse éternelle ! on est sensible à ce que peut dire aux autres, ce frère en sentiments et en sensations !
Et pourquoi cet enfantillage ? Parce que parmi ceux qui liront les lignes que vous avez bien voulu me consacrer, mon cher Mirbeau, il y a d'autres frères « inconnus ». Les Romains élevaient un temple : Deo ignoto[13], – je voudrais dédier un ouvrage aux amis Inconnus, qu'ils grelottent sous les neiges d'Irkousk comme Dostoïewski, ou qu'ils roulent dans les fanges des civilisations extrêmes, comme Edgar Poe[14]. Avez-vous déjà songé combien la vie est courte pour ce que l'on voudrait faire, combien il y a peu de temps pour presser les mains vaillantes de ceux que hantent encore les hautaines pensées et qui vous consolent d'être ?
Depuis six mois je broie du noir à en couvrir les murailles d'une hypogée ! Ah ! Je suis dans une mauvaise passe ! Je suis en pleins diables noirs ! Comme les vieux saints de marbre dont les plaies se rubréfiaient au jour des Morts, je souffre dans mes jours passés et dans ma nullité présente. Chaque année me ramène, au premier printemps surtout, la honte du manque d'action. – C'est le vieux magyar qui se révolte[15]. J'ai la nostalgie du steppe. Comme ceux de la Püsta qui sont restés là-bas, j'étais fait, je crois, pour courir à cheval sous le brandebourg d'or, enlevé par l'hymne de Rakoczi[16] – Il y a des jours où faire de la peinture me semble faire de la tapisserie. J'ai mon mois « moral » et alors je verserais avec joie, comme Benvenuto[17] le bon orfèvre, tout le sang des monstres qui peuplent la Terre, si le sang d'un banquier voleur ou d'un juge vendu n'était par côté comme le sang des frères et des bons.
Oui, en sortant de ces salons où celui qui s'appelle « Liebbe » et qui se fait appeler « Munkacsy »[18] inaugure ou plutôt renouvelle « les tableaux à musique », j'erre dans les coins de Ménilmontant et de Belleville, je rêve être tué sur une barricade[19], seule mort honnête aujourd'hui, car en voyant, après le luxe bête, toutes ces tristesses ; toutes ces hideurs physiques, après les hideurs morales, en entendant cet éternel et formidable lamento de la misère, de la souffrance, de la honte, je voudrais combattre pour les pauvres, pour les malades, pour ceux qui ont faim et pour ceux qui ont soif, pour les hâves, pour les déguenillés, pour les tousseux, pour les grelottants, pour ceux dont la vie est usée, râpée, coupée, éraillée par les « lanières de transmission » des machines à vapeur ! Pour ceux dont le sang pâle se transmute en gouttes d'or dans la poche du bourgeois gras, heureux, souriant, voltairien ; protecteur des arts, qui le soir en revenant de son bureau, au Vésinet[20] « à l'ombre de l'arbre qu'il a planté » entouré des têtes blondes de ses petits enfants, jouit en paix du fruit de ses horribles crimes ! Ah les pauvres ! Je les porte maintenant dans ma grande âme de chrétien et comme Isis[21] je voudrais avoir cent mamelles de femmes pour les tendre à toutes ces lèvres exsangues[22] !
Pauvres Pauvres !
Heureusement, je vais aux champs pour me laver les yeux de tout cela, et j'en suis revenu de ce matin. Temps délicieux ! et comme il est doux et attendri ce premier baiser du soleil à la terre du Nord. Il y avait là un rouge-gorge qui en savait bien plus long que Massenet[23] et qui me priait en fort bonne musique de remarquer les chatons des noisetiers en plein amour, et les floraisons des hépatiques derrière les baies de troènes. Il me disait en outre de ne faire nulle attention aux jacassements des sansonnets qui faisaient semblant de s'y connaître, mais piaillaient simplement comme un gros d'académiciens !
En voilà trop long pour vous dire combien, au fin fond, je suis fier de votre article, mais quand je suis resté longtemps sans vous voir, il me semble que j'ai un tas de choses à vous dire et je me laisse aller à vous raconter tout ce que j'ai sur le cœur, et mon époque m'en met gros !
C'est bien fait, cela vous apprendra à tâcher de faire le bien, vous en attrapez quatre pages de nervosités bien inutiles, et qu'il faudra mettre sur du vent d'Est, en les excusant.
Je vous envoie une bonne poignée de main de déjà vieille amitié.
Félicien Rops
Présentez mes compliments respectueux à Mme Alice[24] et dites lui de travailler avec grand courage et avec sincérité. Elle fera une bonne et belle artiste et cela manque dans « la partie ».

Annotations

[1] Aujourd’hui non localisée, cette missive fait partie d’une correspondance de Rops à Octave Mirbeau, et sa compagne Alice Regnault, reliée en tête d’un volume du Catalogue descriptif et analytique de l’œuvre gravé de Félicien Rops par Erastène Ramiro (Paris, 1887) ayant appartenu au Général Willews. La transcription présentée ici se base sur une copie manuscrite de l’original effectuée en 1932 par M. Camille Gaspar, alors conservateur de la Bibliothèque Royale de Belgique.
[2] À l'occasion de la publication du portefeuille de dix eaux-fortes pour illustrer les Diaboliques, de Jules Barbey d'Aurevilly, dessinées et gravées par Félicien Rops (Paris, Lemerre, 1886), Mirbeau fait paraître l'article « Félicien Rops », Le Matin, 19 février 1886, repris dans L'Art moderne, n° 13, 28 mars 1886, p. 99-100 et dans La Plume, n° 172,15 juin 1892, p. 487-492.
[3] Mirbeau s'est cependant fortement inspiré des précédents articles de Joséphin Péladan. Voir Hélène Védrine, « Octave Mirbeau et Félicien Rops : l'influence d'un peintre de la vie moderne », Cahiers Octave Mirbeau, n° 4,1997, p. 126-127.
[4] Rops oppose, et inverse hiérarchiquement, la Nouvelle Rome, le riche quartier du parc Monceau occupé par les artistes officiels, et la Nouvelle-Athènes, les faubourgs populaires de Montmartre, où les impressionnistes se rencontrent, au café Guerbois par exemple, et installent leurs ateliers (Manet, Renoir, Degas, Pissarro, et plus tard, Toulouse-Lautrec), à côté des marchands et galeristes Durand-Ruel et Ambroise Vollard.
[5] Il s'agit peut-être d'Alfred Stevens (1828-1906), peintre belge qui devint à Paris le peintre de la vie mondaine et moderne. Rops jugeait très mal ses tableaux minutieux dépeignant la vie des femmes de la haute bourgeoisie : « Petit art petit art, [...] spécialités d'intérieur & de bibelots ». Il écrivait de son frère, le marchand Arthur Stevens : « Arthur avait fini par lui inoculer pas mal de gouttes du bon sang des "Judenstrasse" qui coule dans ses veines » (Lettre de Rops à Théodore Hannon, [06/1878], Archives et Musée de la Littérature, Bruxelles, ML/00026/0188. Édition en ligne : www.ropslettres.be – n° d’édition : 2068).
[6] Sorrente, en Campanie, est un centre de villégiature très à la mode à la fin du siècle et Sheffield une riche ville de Grande-Bretagne, connue pour sa coutellerie et son argenterie. Rops fait sans doute allusion à Giovanni Boldini (1842-1931), peintre d'origine italienne qui connut à Paris un succès considérable dans la haute société. Rops évoque sa peinture ainsi : « Ce terrible Boldini ! un bomme qui avec sa verve latine jette une douzaine de petites femmes dans un salon & qui fait des parisiennes, des vraies, comme s'il avait toujours vécu au Boulevard des Italiens, du bout de son petit pinceau mordant comme s'il le trempait dans l'acide citrique, enlève toutes ces élégances & toutes ces finesses ! » (ibid.).
[7] Ernest Coquelin, dit Coquelin cadet (1848-1909), acteur de veine comique, qui connut un grand succès dans les salons mondains en récitant des monologues, et collectionna certains peintres impressionnistes. Il est l'auteur d'ouvrages sur l'art dramatique comme L'Art de dire les monologues (1884) et d'ouvrages spirituels comme Le Livre des convalescents réédité en 1885 et au sujet duquel Edmond de Goncourt diagnostiquait « un état de gagatisme très avancé » (Edmond et Jules de Concourt, Journal, Paris, Robert Laffont, 1989, tome II, p. 1259 [éd. Robert Ricatte : collection Bouquins).
[8] Il s'agit d'un poème léger d'Alphonse Daudet.
[9] Albert Delpit (1849-1893), romancier et dramaturge qui connut un important succès auprès du grand public.
[10] Georges Ohnet (1848-1918), journaliste, romancier, auteur du célèbre Maître des forges (1882).
[11] Ohnet et Delpit étaient également méprisés par Mirbeau.
[12] Octave Mirbeau s'inspirera de ce passage dans Le Calvaire, [Paris, Ollendorff, 1887], Paris, Union Générale d'Éditions, 1986, p. 121 [éd. Hubert Juin ; 10/18].
[13] Au Dieu inconnu.
[14] Si l'écrivain américain est admiré par Rops comme par son interlocuteur, le romancier russe appartient surtout au système de référence de Mirbeau qui le lit à cette même époque, On voit ici un exemple de la façon dont Rops aime à adapter son discours aux cadres esthétiques de son correspondant.
[15] Rops aurait eu un grand-père hongrois, Boseslaw Rops ou Rops'y. Il n'est donc pas rare de le voir signer certaines de ses lettres ou de ses gravures du nom de Fély Rops’. D'un voyage en Hongrie en 1879, il ramena quelques pages de notes et de croquis (qu'il intitula Ropsodies hongroises) ainsi que plusieurs huiles et gravures, comme Dans la Püsta [E. 278] publiée en juillet 1885 dans L'Artiste. Cependant, cette ascendance magyare semble être fictionnelle.
[16] Célèbre hymne hongrois en l'honneur de son héros national.
[17] Benvenuto Cellini (1500-1571), sculpteur et orfèvre italien, auteur d'une Vita où il fait le récit de sa vie mouvementée et violente.
[18] Michael Von Lieb, dit Mihaly Munkacsy (1844-1900), peintre d'origine hongroise qui connut un large succès à Paris avec ses portraits mondains et ses scènes de la vie parisienne empreintes d'un certain accent naturaliste. Pour Rops, il est un représentant de ces artistes qui utilisèrent, en les atténuant, les innovations impressionnistes. Il faisait jouer parfois des musiciens à côté de ses toiles, d'où l'allusion qui suit aux « tableaux à musique ».
[19] Allusion à la Commune.
[20] Commune des Yvelines, officiellement érigée en 1875. Essentiellement formée de résidences secondaires dans un cadre verdoyant, cette petite ville connut un grand succès mondain et devint le symbole d'une réussite matérielle et commerciale.
[21] Déesse mère égyptienne, souvent représentée avec une triple rangée de mamelles, dont Rops donnera une interprétation particulière dans Isis jamais assez [E. 904] et Isis jamais trop [E. 903].
[22] Mirbeau se souviendra de ce passage dans Le Calvaire : « [...] et je souhaitais – ah ! avec quelle ferveur je souhaitais ! – d'avoir; comme Isis, cent mamelles de femme, gonflées de lait, pour les tendre à toutes ces lèvres exsangues... » (op. cit., p. 63).
[23] Jules Massenet (1842-1912), compositeur français dont les œuvres dramatiques n'échappent pas à une certaine mièvrerie. Il fait partie de ces artistes dont la reconnaissance officielle est très forte et qui surent profiter des révolutions esthétiques de leur temps (ici, la musique de Wagner) pour les adapter au goût du grand public.
[24] Alice Régnault, née Augustine-Alexandrine Toulet (1849-1931) sera la compagne de Mirbeau pendant trente-deux ans. Reconnue pour sa grande beauté et pour son élégance, menant parallèlement vie d'actrice et vie galante, mais soucieuse de respectabilité, elle rencontre Mirbeau en août ou septembre 1884 au Gaulois dans lequel elle écrit une rubrique mondaine. Elle tentera une double carrière d'écrivain (voir lettre Mirb/7. Édition en ligne : www.ropslettres.be – n° d’édition : 2077) et de peintre. Rops lui donnera quelques conseils (voir lettres Mirb/4 et Mirb/5. Édition en ligne : www.ropslettres.be – n° d’éditions : 2074 et 2075).