La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2077
2076 | 2078

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Alice] [Regnault]
  • Lieu de rédaction
    [Corbeil-Essonnes], [Demi-Lune]
  • Date
    1886/07/20


Texte

C'est la honte au front que je vous écris, chère Madame. Vous la connaissez cette rougeur qui envahit le front des bons potaches, lorsqu'ils ont rencontré l'amie de leur cousine sans la saluer, et manqué à toutes les lois de la Civilité Puérile et Honnête. C'est cette honte qui me couronne. Et aussi disons-le bien vite, et surtout, parce que vous pourriez croire que je ne suis pas un ami intéressé et attentif à tout ce qui vous touche. Ce en quoi, malgré les apparences, vous vous tromperiez fort.
Je voulais faire mieux, et, quelque peu d'importance que puisse avoir littérairement mon opinion, aller vous dire tout le bien que je pense de Mlle Pomme [2]. Votre livre a une saveur particulière et le charme des choses vues et peut-être vécues. Polybe[3] disait bien avant Claretie : « Les Dieux ont voulu qu'il n'y eût pas de divinité plus puissante que la Vérité ». Puis autre charme qui me ravit, votre livre est honnête et ne pouvait être autrement ! Les petits Messieurs, et les gros, et les grands et les jeunes et les vieux qui vous avaient vue de leurs stalles, et par qui vous aviez été applaudie en quelque vaudeville, espéraient que bien des choses sortiraient de ce premier livre. Vous êtes venue avec la robe simple et longue des braves femmes qui est vôtre, et les rictus polissons qui se relevaient déjà au-dessus des babines pourléchées d'avance, se sont mués en vilaines grimaces désappointées, ce qui m'a mis en belle joie, je vous assure – sans compter qu'elle est charmante Mademoiselle Pomme ! et qu'on en est amoureux tout de suite. Et qu'on est triste de sa mort ! – bien racontée par parenthèse, – et qu'on en veut à cet étudiant un peu très raidichon et puritain pour ses vingt ans[4].
Allons bon courage ! vous êtes douée et vous n'avez qu'à vous laisser aller, et laisser votre bon tempérament d'artiste se produire en tableaux et en livres. Attention ! c'est le second livre et le second tableau qui seront les plus difficiles[5] ! Mais vous avez commencé une série à la rose, bonne chance !
Ma vive amitié vous baise la main qui écrit bien et qui va peindre de même.
Félicien Rops.

Annotations

[1] Aujourd’hui non localisée, cette missive fait partie d’une correspondance de Rops à Octave Mirbeau, et sa compagne Alice Regnault, reliée en tête d’un volume du Catalogue descriptif et analytique de l’œuvre gravé de Félicien Rops par Erastène Ramiro (Paris, 1887) ayant appartenu au Général Willews. La transcription présentée ici se base sur une copie manuscrite de l’original effectuée en 1932 par M. Camille Gaspar, alors conservateur de la Bibliothèque Royale de Belgique.
[2] Alice Régnault vient en effet de publier un roman, Mademoiselle Pomme (Paris, Ollendorff, 1886). L'héroïne éponyme, fille d'une demi-mondaine dont elle côtoie bien malgré elle le milieu et qui se destine au théâtre, est une représentation idéalisée de l'auteur.
[3] Cet historien grec (200-120 av. J.-C.) est l'auteur de quarante livres d'Histoires.
[4] Mademoiselle Pomme meurt d'un accident de cheval. La veille, elle avait entendu le jeune étudiant en médecine dont elle est amoureuse affirmer qu'il était inéluctable qu'elle suive, malgré son innocence et son honnêteté, la voie de sa mère.
[5] Alice Régnault publiera un deuxième roman, La Famille Carmettes (Paris, Ollendorff, 1888) qui fut reçu avec indifférence. Quant à sa carrière de peintre, elle ne semble pas avoir connu plus de succès.