La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2078
2077 | 2079

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Octave] Mirbeau
  • Lieu de rédaction
    Paris
  • Date
    1886/12/03


Texte

Mon cher ami,
me voici revenu depuis peu de jours seulement, et lorsque Le Calvaire [2] m'est arrivé, « je mettais la main à la plume » – ainsi que j'écrivais à ma petite cousine, quand j'étais en Rhétorique, – pour vous dire le grand, le vrai plaisir, que je venais d'éprouver en lisant votre beau livre. Car vous comprenez bien, mon cher Mirbeau, que mon premier soin en arrivant à la frontière, et aussitôt les malles rebouclées, a été d'acheter Le ! Je l'ai lu d'une traite, au galop, puis je l'ai relu, et je l'ai encore repris le lendemain, lorsque je l'ai reçu de votre amabilité, avec cette belle dédicace, où il n'y a qu'un mot de juste : c'est que je suis un « bon ami »[3]. Et je l'ai relu, avec fierté, ce Calvaire ! car je suis fier vraiment des œuvres de ceux que j'aime, comme si elles étaient miennes, j'étais parti avec le livre charmant de Paul Hervieu[4], et je revenais avec le vôtre, on voyagerait en moins bonne compagnie ! Les belles pages que celles du début[5]! et je les ai vécues, comme vous, ces pages. Elles m'ont rendu toutes mes impressions de petite enfance, et j'avais aux narines en les lisant, le relent de plâtre moisi qui tombait d'une Diane aux bras cassés, – tout comme si elle venait de Milo, – et qui était ma grande amie. J'étais amoureux de ses jambes nues, et à la nuitée, quand personne ne pouvait me voir, j'allais les baiser pour en rêver mieux après, j'ai revu les bons vieux arbres de Thozée[6], les frênes sous lesquels je me cachais, les sorbiers pleureurs dont les fruits écarlates se rouillaient à l'automne, et les roncières et les fougeraies où je m'enfonçais sans raison, rien que pour me sentir enlacé, confondu dans toutes ces choses qui vivaient, muettes, et dont le silence cependant me parlait et me disait des mots que je n'osais répéter «aux autres», retenu par une espèce d'orgueil, comme si j'avais senti que la Terre avait commencé à me révéler des secrets qu'elle ne dirait pas à ceux qui m'entouraient, comme n'en étant pas dignes.
Et je me rappelle aussi, près de moi, des grandes filles vieillies et douces, pour lesquelles on éprouvait « le respect attendri, et le désir vague, la compassion, le besoin de se dévouer », comme vous l'exprimiez si bien[7].
Et les scènes de guerre ! Toutes ces vérités si courageuses, et si difficiles à dire ! Et la mort du Prussien[8] ! un beau tableau, mais qui n'était possible à rendre que par le verbe écrit, tellement sont grandes l'impuissance et l'imbécillité de la Peinture ! Puis « le Calvaire ! » avec toutes les stations sanglantes de l'Éternel Humain ! Épopée qui a l'air d'avoir été écrite sur un pan de cette robe de Nessus[9], que nous avons tous portée collée à nos lombes ! Et enfin jusqu'à cette dernière page, où la Nature, la bonne Isis aux mamelles intaries, parle au fils égaré, de sa grande voix rédemptrice[10]. C'est très beau, tout cela, mon cher Mirbeau, très beau, tout simplement, et je vous le répète, cela m'a rendu fier de me dire votre ami, et je vous serre la main de cœur
Félicien Rops
Mes grands compliments à Mme Alice.
Mais j'y songe, voilà que je signe ma lettre et je n'ai pas fini ! Je ne vous ai pas dit, mes amis, qu'il fallait m'excuser et ne pas m'en vouloir, si je ne vous ai pas écrit pendant de longs mois. – Je suis un rêvasseur errant qui n'éprouve jamais le besoin de dire où il est ; mais il ne faut pas imputer à mon cœur les défauts de mon esprit. J'avais de vos nouvelles, moi, par les journaux, et j'arrivais avec vous dans le Noirmoutier[11], tout en rose. J'ai été à Texel[12], tout en haut de la Hollande, puis de là je n'ai pu résister au désir d'aller revoir Lessö[13], une petite île du Danemark où j'avais été très heureux, dans une petite maison couchée sous les argousiers gris. – Rien n'est changé ! les arbres ont grandi et mes tempes se sont argentées comme les saules des dunes, voilà tout ! J'ai dû revenir brusquement à Paris, prendre deux témoins et retourner à Bruxelles pour y tirer les oreilles à un Monsieur avocat[14]. Il y a longtemps que j'en avais un vague désir et j'ai sauté à la mèche de l'occasion. Le Monsieur avocat avait trouvé drôle de faire sourire les dames de son auditoire en lisant les lettres de « Fély » et en me traînant dans les égouts bourgeois d'où il était sorti, comme Vénus de l'onde. Je ne l'ai pas laissé rire plus que cela ne m'a plu. Je vous envoie deux découpures qui vous mettront à peu près au courant de toutes ces petitesses de province. – J'irai vous voir, mon ami, et voir Mme Alice, et aussi les études rapportées. Je suis encore accablé par tous les tracas du retour.
Encore une fois, je vous félicite de l'œuvre faite et bien faite.
Bien vôtre
F.R.
Je vous renvoie le volume du Calvaire que j’avais acheté en revenant. On n’a jamais trop de ses livres, à soi, et l’on a toujours des amis à qui on a omis de l’envoyer. Un autre aura à le lire le même plaisir que moi, probablement.

Annotations

[1] Aujourd’hui non localisée, cette missive fait partie d’une correspondance de Rops à Octave Mirbeau, et sa compagne Alice Regnault, reliée en tête d’un volume du Catalogue descriptif et analytique de l’œuvre gravé de Félicien Rops par Erastène Ramiro (Paris, 1887) ayant appartenu au Général Willews. La transcription présentée ici se base sur une copie manuscrite de l’original effectuée en 1932 par M. Camille Gaspar, alors conservateur de la Bibliothèque Royale de Belgique.
[2] O. Mirbeau, Le Calvaire, Paris, Ollendorff, 1887. Il s'agit du premier roman de Mirbeau, qui s'inspira de Rops pour créer le personnage du peintre Lirat. Certains passages du roman portent la trace de l'influence des discours et des lettres de Rops (voir « Octave Mirbeau et Félicien Rops : l'influence d'un peintre de la vie moderne », Cahiers Octave Mirbeau, n° 4, 1997, p. 124-140).
[3] Mirbeau inscrit la dédicace suivante sur un exemplaire du Calvaire : « À Félicien Rops, / au grand peintre des diableries modernes et vivantes, au / grand poète de la Vie / À l'ami charmant et bon / Affectueusement / Octave Mirbeau » (catalogue de vente Coulet Faure, s.d., n° 153).
[4] Paul Hervieu, Les Yeux verts et les yeux bleus, Paris, Lemerre, 1886.
[5] Ce passage de la lettre de Rops tend à rivaliser avec les premières pages du roman de Mirbeau, consacrées à l'enfance du narrateur Jean Mintié.
[6] Le château de Thozée, près de Mettet dans la province de Namur, appartenait à la belle-famille de Rops. Quoique séparé de sa femme Charlotte Polet de Faveaux, Rops y revient souvent pour y trouver calme et tranquillité.
[7] Rops cite un passage du premier chapitre du Calvaire, au sujet de la mère de Jean Mintié : « Auprès d'elle [...] on se sentait pénétré, puis peu à peu envahi, puis irrésistiblement dominé par un sentiment d'étrange sympathie, où se confondaient le respect attendri, le désir vague, la compassion et le besoin de se dévouer » (op, cit, p. 1 7).
[8] Au chapitre 11, Jean Mintié tue un Prussien durant la guerre de 1870 : « Cet homme, j'avais pitié de lui, et je l'aimais ; oui, je vous le jure, je l'aimais !... Alors comment cela s'est-il fait ? Une détonation éclata [...] je crus que j'allais défaillir, mais, rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du Prussien, le plantai tout droit devant moi, et, collant mes lèvres sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourprées, éperdument, je l'embrassai !... » (op. cit., p. 91-93).
[9] Rops évoque le calvaire enduré par Mintié durant sa relation avec une femme galante, Juliette Roux, Ce calvaire amoureux est comparé à la célèbre robe de Nessus que le centaure trempe de son sang et donne à Déjanire pour qu'elle l'offre à Héraclès. Le sang, qui aurait dû être un philtre d'amour, se révèle un terrible poison qui consume aussitôt Héraclès.
[10] Au dernier chapitre (le chapitre XII, comme il convient pour un calvaire), le narrateur, comprenant la trahison de sa maîtresse, eut un soudain malaise : « Alors, au milieu des champs apaisés, j'aperçus une route, toute blanche, sur laquelle un homme bien las cheminait...[...] De toutes parts, des voix qui montaient de la terre, des voix qui tombaient du ciel, des voix très douces, murmuraient : « Viens avec nous, toi qui as souffert, toi qui as péché...Nous sommes les consolatrices qui rendons aux pauvres gens le repos de la vie et la paix de la conscience... Viens à nous, toi qui veux vivre !... » (op. cit., p. 316-317).
[11] Mirbeau part pour Noirmoutier le 29 juillet 1886, et y restera jusqu'au 2 décembre. Enchanté par le lieu, il en fait la louange dans Le Gil Blas, 5 août 1886. Ce sont sans doute ces « Notes de voyage » que Rops a lues.
[12] Texel est une île néerlandaise de la Mer du Nord.
[13] Laesø est une petite île au Nord-Est du Danemark, proche de la Suède. Rops, en 1874, a fait un voyage en Suède et en Norvège, en compagnie de Gustave Hagemans, président de l'Académie Royale d'Archéologie de Belgique, et de ses deux fils, Maurice et Léon.
[14] En octobre 1886, une ancienne maîtresse de Rops, la cantatrice Alice Renaud, est assassinée par son mari, Gustave Vandermissen. Les lettres de Rops à Alice seront lues durant le procès pour faire la preuve des mœurs légères et de l'infidélité de la victime. L'avocat du mari, Maître Englebienne, surnommera Rops « L'infâme Fély ». L'artiste le provoquera en duel mais en vain.