La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1977
1976 | 1978

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Théo [Hannon]
  • Lieu de rédaction
    [Paris]
  • Date
    [1881/01/03] [+]
    Datation sur base de l'apostille et du cachet postal d'envoi. À noter que le 3 janvier tombe bien un lundi en 1881. Un poème autographe de Rops est joint à la lettre et porte la date du 31 décembre.


Texte

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Mon Cher Théo
D’abord que je t’explique le bon sur la poste de Cent sous que je t’envoie ci-joint : j’ai un travail très pressé à faire, travail pour lequel le repos moral & physique est absolument nécessaire. J’avais soixante visites à faire & trente bouquets à porter ! J’ai préféré me faire un alibi sérieux & dire que j’étais à Bruxelles, fermant ma porte à tout le monde hommes & femmes !! Femmes !!
Donc tu trouveras ci joint un paquet de lettres à mettre à la poste & à affranchir à Bruxelles, et tout de suite je te prie. Elles sont déjà en retard !!! Il faut que tu aies la complaisance de les mettre aujourd’hui mardi à la poste avant quatre heures.
Voilà mon Vieux, pour le commencement.
– Puis tu trouveras un sonnet aussi ci-joint fais-moi le plaisir de le corriger vertement, ce sonnet « pour Hélène »!
Je vais pouvoir retourner à nos eaux fortes, c’est que je suis réellement depuis trois semaines si accablé de besogne que je ne sais o[ù] donner de la pointe.
Tu recevras fin de la Semaine toutes les petites cochonneries que j’ai dû graver pour de belles dames, en épreuves, & pour te payer de tes peines la planche de la Bottine que tu m’as demandée – J’avais l’envie de mettre sur la banderolle : par Mons et par veaux – mais cela conviendrait mieux
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à Carlier qu’à toi cette inscription ! – Nous mettrons donc : par monts & par vaux.
pour Jane la blonde, j’ajouterai deux pensées à sa petite soubrette. Et j’enverrai ces deux planches sans faute la semaine prochaine Mercredi ou Jeudi, il faut que je les retravaille, je veux ajouter une boite à couleurs à la bottine. – Je suis parvenu à reprendre cette planche au Mr cela a été dûr ! – Je vais reprendre pour « mes armes » – la Salamandre gravée par moi pour les Aquafortistes avec la devise : Mea vita per ignem ! Et c’est bien ma devise, moi qui ne vit que dans & par tous les feux, feu de l’enthousiasme feu de l’esprit, feu des sens et comme dit Barbey, – un grand grand artiste, n’en déplaise à Zola : dans tous « les feux que l’homme d’essence immortelle peut allumer sur la terre !! »
Autre chose : Je t’ai déja dit que je ne voulais pas que mes lettres flânent chez Gay, j’en ai déja trop écrit & je veux cesser cela. Donc fais moi le plaisir de te rendre chez Gay et de lui de leur expliquer de quoi il est question : Voici :
Quand j’ai consenti à faire une série semi-galante pour Gay il était convenu entre nous et tu étais témoin que mon nom ne figurerait pas ni dans un catalogue ni sur les couvertures d’aucun volume ni dans un prospectus. – Ni mon nom, ni mes initiales. Or, je viens de voir le volume du Grécourt & qu’est-ce que je vois ? C’est qu’au mépris de ses engagements & de la parole donnée Gay à mis sous le titre du Grécourt :
Édition nouvelle &c &c
ornée d’un frontispice
Par Fel. R. !!!!!!!
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C’est encore plus bête que de mettre mon nom tout entier ! – Au moins c’était franc, tandis que ce biais jésuitique est ridicule tout simplement. Voici ce que je décide : MMrs Gay & Doucé « s’engageront vis à vis de moi à n’imprimer mon nom ni dans un prospectus, catalogue, réclame ou livre quelconque, ni mon nom, ni mes initiales, ni rien qui puisse ni me faire reconnaître ni me désigner au public » et cela par écrit timbré.
– Je croyais Mr Gay un homme assez sérieux pour ne pas manquer à la parole donnée. – Je ne le crois plus maintenant donc je prends des précautions. –
Voici le texte :
MM. Gay & Doucé éditeurs. 8 Galerie du Roi, Bruxelles s’engagent à n’imprimer ni le nom ni les initiales de Mr Félicien Rops, dans leurs livres, prospectus, réclames, catalogues enfin dans aucune publication de leur maison sans sa permission expresse. Enfin à ne pas divulguer le secret qu’il est l’auteur des dessins et des gravures qu’il pourrait faire pour illustrer leurs publications – & à ne rien imprimer ou dire qui le puisse faire reconnaître du public.
Signatures
Bruxelles & –
S’ils ne veulent pas s’engager & signer cela je ne fais plus rien pour eux voilà tout. Je me moque de cela comme d’un vieux gant. Je ne gagne pas un sou à ce jeu là, & j’y gagnerais que ce serait la même chose. – C’est réellement bien peu
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intilligent de la part de Gay d’avoir fait cette boulette. Enfin je me résume je veux des garanties sérieuses. – Tu leur diras que je veux cela sur papier timbré. Et que si Gay manque à sa parole je te jure que je lui fais un procès. S’il n’accepte pas je n’ai plus qu’à lui renvoyer les livres qu’il vient de m’envoyer pour y faire des frontispices & nous en resterons là voilà tout. –
Fais cela vite aussi je te prie & donne moi réponse. – Dis-lui qu’il n’y a pas à tortiller ni à m’écrire c’est une affaire de bonne foi voilà tout, & je veux un engagement sérieux.
Je flanque du reste aussi un poil à Kistemaeckers parceque sans être aussi maladroit que Gay il a fait faire lui aussi des réclames avec mon nom dans les journaux. –
Je t’embête mon vieux mais tu sais qu’entre nous c’est une convention, tu es abonné à toutes mes eaux fortes rares pour tes peines.
Dis à la jolie Mlle Doucé que je l’embrasse tout de même quoique Gay lui fait faire des bêtises & que je regrette de ne pas lui en faire faire.
À bientôt Cher Vieux merci du croquis mais il y a une chose qui me désole : c’est que je n’ai pas le croquis des groupes de la porte d’entrée !!!! N’as-tu pas cela dans une vieille Belgique monumentale ? Ça y est !! Tu m’enverrais un décalque de cela ! – tu me feras bien plaisir :
À toi
Fély
Tu peux lire à Gay tout ce qui le concerne dans cette lettre. & tout ce que j’en dis.
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Je reçois à l’instant ta lettre & « je reprends la plume ! » Je vais te flanquer un rude savon : qui aime bien châtie bien ! – Il y a dans ton Menu de l’Union Littéraire tout ce qu’il faut pour faire bien. C’est spirituel, amusant cela a de la verve & de l’intention, cela porte partout comme composition. Ce sont tes facultés littéraires que tu emploies là ! – Certes ce sont là des dons précieux & dont il ne faut pas faire fi ! C’est trop rare en Belgique, & c’est heureux de rencontrer cela dans le fond de sa poche. C’est une base sur laquelle on peut s’appuyer. Mais pourquoi n’as-tu pas fait dans un seul coin, œuvre de peintre ? Pourquoi même est ce que je ne trouve pas même le peintre & le dessinateur de nature morte dans un petit coin ? parce que tu ne dessines pas, tu ne te donnes pas de peine du tout, – du tout ! Pourquoi faire cela sous la jambe ? Qui t’empêchait puisque tu allais employer le procédé Evely de faire un grand dessin très étudié, de cela. Retiens ceci : Axiome : Il n’y a pas de petites choses en Art un menu peut être un Chef d’œuvre. plus grand que le Nelson de Slingeneyer s’il est fait par un véritable artiste.
2e Axiome.
Il faut toujours tâcher de bien faire ce que l’on fait. – Cochon ! tu me forces à faire le professeur, ce que j’ai le plus au monde en horreur
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moi élève & chercheur éternel ! Mais je veux te tancer vertement car tu ne fais pas les progrès que tu devrais faire & cela m’embête.
Je veux te dire donc ce que j’ai fait, il y a dix jours. Mme Ménars-Dorian une jolie femme, (femme de Mr Ménars-Dorian le Député) est venue me demander un menu promis pour ses Étrennes – un soir o[ù] je regardais son téton danser dans les goussets d’une robe rose, – en tout bien tout honneur !! – J’ai fait le menu ! Je pouvais le faire en deux heures, – pas du tout. Je l’ai composé comme si je n’avais jamais fait un Menu de ma vie, (j’en ai fait trente.) – Il y avait la dedans des oies – immédiatement j’ai pris l’omnibus de la Porte Maillot & je suis allé au Jardin d’Acclim. dessiner des oies; – il y avait une dinde farcie. j’ai été acheter pour dix francs une dinde, je l’ai attachée avec une corde la tête en bas sur le dossier d’une chaise, j’y ai ajouté trois oignons et je l’ai dessinée et les oignons itou. Tu auras ce menu à la fin de la semaine & tu verras, c’est grand comme une carte à jouer mais c’est sérieux au fond tout cela, – relativement !!!! bien entendu ! Quand tu me vois emporter des croquis au bout de la pointe ou au bout de la plume ce sont presque toujours des réminiscences de mes croquis sur nature & de mes études, car j’ai beaucoup
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beaucoup travaillé sans en avoir l’air. Je veux te dire comment à ta place j’aurais fait le tien : – ton menu. J’aurais pris un manuel d’anatomie & j’aurais dessiné un squelette bizarre. au musée j’aurais été m’inspirer de quelque vieille ville gothique, – J’aurais fait pour quarante sous poser un vieux pour l’Academicien, & enfin la bonne Jehanne aurait posé pour la femme à la plume de paon. – Tout cela pour un menu ?? Mais oui, mon vieux. C’est surtout nécessaire quand on n’a pas encore son art au bout de sa plume. Je veux bien que l’Evely a beaucoup abîmé ton machin mais pas tant que cela. Il l’a étouffé alourdi, mais enfin il y a un mauvais dessin la dessous.
Et note que c’est très drole ! Le Pégase le Parnasse le squelette tout cela est fort ingénieux & de la bonne Satyre ! Et qui est-ce qui m’a fichu un amour comme cela ? – habituellement tu ne les fais pas mal. Et quand tu fais un croquis dans tes lettres d’après la bonne Jehanne, cela y est ! – Vrai mon vieux il faut que tu dessines & il faut que tu te donnes quelque peine. Rien ne vit sans le dessin sois-en sûr. Sous la couleur de Velasquez il y a un maître dessin !!! - Tout ce qui ne peut pas être gravé n’existe pas pour la postérité. Quel dessinateur que ce misérable & admirable Rembrandt ! Il trace deux
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traits sur le cuivre & cela y est ! Et les paysages gravés de Rubens ? – Enfin, tous, tous !!
Et tu as l’instinct du dessin. Si tu ne veux pas dessiner alors il ne te restera qu’à faire la fleur, le potiron & le paysage puis des impressions informes comme Dubois grand artiste & bon dessinateur s’il avait voulu. Car tous les grands coloristes sont dessinateurs ce sont les gens qui ne sont pas coloristes qui sont de mauvais dessinateurs comme Stallaert & Van Lérens ! et le Singe noyé !
Enfin tel qu’il est ton menu réserve moi une épreuve que je prendrai à Bruxelles car il est très amusant.
Car rien ne te force à travailler à la journée & tu pouvais aussi bien passer trois jours la dessus – qu’un jour !! Et puis tout cela : c’est des études pour toi – ! –
Dans les lettrines que tu recevras, tu verras des pensées & des chèvrefeuilles – les pensées sont dessinées sur nature j’en ai pour trois francs à cette saison !! et le chèvrefeuille d’après une branche de mon herbier – (cela se sent d’ailleurs !) Je vais aux Serres du Jardin plantes quand il me manque des « herbages » – Allons plus de conscience sapristi !
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Je te secoue fortement mais c’est que c’est sérieux, tu sais combien je m’intéresse à ce que tu fais & avec tes facultés remarquables il faut que tu sortes de l’ornière. Dans ton front menu je sens un garçon d’esprit, un littérateur aimable & mordant mais je voudrais voir le dessinateur & le peintre.
– Puis, il faut faire ce qui convient. & c’est pour cela qu’il faut savoir si un sujet comporte de la couleur ou n’en comporte pas, suivant la dimension donnée, le nombre de personnages &c &c – Dans le menu de Mme Ménars je ne pouvais pas me colorer, car il fallait être clair & compréhensible avant tout & la dimension était restreinte mais tu étais libre de faire une belle tache de couleur comme tu fais en peinture en faisant un avant-plan de légumes de bouteilles &c qui rentrait – dans ton faire. Je te secoue parce que tu n’as pas assez travaillé cela !
Voilà.
hein ? J’ai raison !
a toi
Fély
À ton tour Secoue mon Sonnet !! il est bien mal dessiné !!!
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Les Cent Sous sont pour les timbres-postes car je t’enverrai encore des lettres demain pour mettre à la boîte.
Fais partir celle-ci tout de suite.
Une recommandation : Ne parle jamais d’Hélène Bertouille devant le docteur Colin ou ses amis quoiqu’il n’y ait rien de bien coupable dans notre liaison !
[5r° : 11]
Sonnet de l’An Neuf !
Pour Hélène.
Dans la Chambre bizarre o[ù] le burin cisèle,
Où le crayon de Gill a mis quelque gaieté,
Nid moëlleux & bien fait pour le doux aparte,
où l’aimable Parisse installa son chez elle :
Le graveur négligent retrouvant tout son zèle,
Lorsque l’An dans l’oubli par le Temps est jeté,
Pour votre « bon Playsir » & pour votre Beauté
Commet un sonnet blond comme un vin de Moselle.
Et je suis tout heureux lorsque je vous l’écris ! –
Car je sais que pour vous les vers ont plus de prix
que les diamants purs que vendent les orfèvres. (*)
Devant moi, sur ma table est votre cher portrait
Mais un pareil Sonnet pour bien être devrait
Commencer sous vos yeux & finir sur vos lèvres !
31 Décembre 1881.
(*) Ne donnez pas d’argent aux femmes
Vaut mieux en recevoir des dames ! ..
Eug. Chavette.
J’ai fait – sur nature – deux portraits de chats pour Mme Clapisson (2 chats pour une femme seule !) tu les auras aussi fin de la semaine c’est d’une jolie facture, tu verras & tu auras des exemplaires merveilleux.
Belgique
Monsieur Théodore
Hannon
27 Rue de la Vanne
Ixelles-Bruxelles.