La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2285
2284 | 2286

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Edmond] [Picard]
  • Lieu de rédaction
    Paris
  • Date
    1879/04/11


Texte

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Cher Monsieur,
J’ai été tellement occupé de ces jours ci par « la Vie Moderne » que je n’ai pu répondre à votre bonne & affectueuse lettre. Charpentier qui n’est pas le vieil éditeur créateur & père nourricier du format Charpentier, mais son fils un jeune & intelligent garçon qui ne recule devant rien est de mes amis et était venu me prier de lui donner un fort coup de main pour le lancement « matériel » de son journal. J’ai refusé la direction artistique du susdit journal, détournant mes lèvres de ce calice d’amertume, quoi qu’on ait voulu dorer le calice & emmieller ses bords. Je connais trop le « genus irritabile vatum » des peintres pour ne pas en avoir une saine appréhension. Je veux bien collaborer à la Vie Moderne mais sans y faire « d’illustrations » dans le sens absolu du mot. Ils reproduiront mes dessins & tout sera dit. J’estime que le métier d’illustrateur de journaux est un triste métier et j’ai comme vous horreur de la banalité, & de la popularité même ! Je crois que l’art est une espèce de Druidisme & que le nez des sots n’a rien à s’y fourrer. Cela me vexe
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de savoir que pour dix sous le premier imbécile venu peut acheter mon œuvre. Je pousse même la chose à un coté extrême. Je vais vous faire voir à quel point ces idées là sont passées chez moi en article de foi : J’ai envoyé la Pornocratie à Bruxelles pour la soustraire à un Monsieur très riche qui la voulait pour la mettre dans une collection de petites saletés qui fait sa gloire et o[ù] il y a bien pour 40 francs de bonne peinture si l’on ôte un très beau Tassairt, qu’il ne comprend pas d’ailleurs & qui n’est pas plus graveleux que mes nudités. – J’aurais eu honte de savoir cette vaillante grande fille nue prostituée par des regards bêtement lubriques, & lorsque le Monsieur m’a fait faire de nouvelles propositions, je lui ai répondu que le dessin était vendu & parti. – Il faut savoir placer ses enfants honnêtement.
Je suis très heureux que la Pornocratie vous ait plu. J’ai tâché de faire de « mon mieux ». – Si vous lui trouvez un amateur tant mieux, cela me fera plaisir, sinon je la garderai pour moi. Je ne veux pas de grands prix. – Pour vous, ou pour un ami qui soit de vos intimes, je laisserai ce dessin pour cinq cents francs. – Entre nous cela ne me coûte guère moins. Je n’emploie pas de modèles ordinaires & les créatures bizarres qui veulent bien – comme la mystérieuse Isis, – ôter leur robe princesse dans mon atelier tiennent plus aux égards qu’à l’argent, et rien ne coûte cher comme les égards ! – Si je tenais un mauvais « grand livre » de mes travaux j’inscrirais
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des choses comme celles-ci :
15 mars : Esquissé la Tête de Mlle Rose Partout propriétaire, – mineure, émancipée, jouissant de son capital, qui veut bien complaisamment me prêter sa beauté pendant huit Jours
– Soupé chez Brébant – 46 frs 60
16 mars – Modelé la poitrine de la
susdite du 15. – 00,00
Été à Bougival – 25,30.
17 mars Indiqué les muscles lombaires
de la susdite. – 00,00.
Offert à la susdite une baignoire pour la première du Bas de laine au Palais Royal – 28 frs
Glaces, gateaux, oranges glacées petit banc, journaux, location de lorgnette ! – 11 fr 50
– Atteinte à ma Considération en me montrant aux yeux étonnés de M Mmes Zola et Alphonse Daudet, seul dans une baignoire avec une jeune dame qui porte des chapeaux Zoulous, et suce en trois heures soixante quartiers d’oranges glacées ! –
– 00,00.
Avoir excité l’admiration & l’envie de Gaston Bérardi : – 00,00.
Dépense d’esprit – 00,00.
Coupé de retour de la Compagnie « l’Urbaine » – 5,00.
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Et ainsi de suite jusqu’à achèvement de la Pornocratie !! – Voilà mon procédé, & si tous les peintres faisaient cela, on ne verrait pas vingt fois dans les tableaux
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de Stevens, quarante fois dans ceux de Vibert, onze fois dans les Toulmouche le portrait de Mlle Daniel, une rousse « que l’on connaît » & qui depuis l’âge heureux de quatorze ans réjouit ses contemporains à forfait. – J’ai horreur de cela, & de ces abreuvoirs o[ù] vont les chiens errants de Musset ! – Seulement je vous assure qu’il faut avoir du courage, une bonne santé, « le sentiment de sa force & de sa vertu » et sa conscience pour soi !! On ne sait pas ce que c’est que que de passer trois heures avec une demoiselle qui rit comme un ara dès que Montbart arrive en scène ! – Et dire que la grande Vénus était comme cela !! Et qu’Elle aussi dirait : le « passage Soijeul » et la rue Rochoir !! et mangerait encore plus d’oranges glacées !
Merci encore une fois de votre approbation amicale. Cela soutient et cela fait plaisir. Ne m’oubliez pas quand vous viendrez à Paris et prenez mon adresse d’avance : 13 Rue Labie porte Maillot. Ne craignez rien je ne vulgariserai pas les volets & cela ne se vulgarisera pas, – le « bourgeois » le vieux Philistin, n’aime pas cela, le coté mystique des volets le fait penser à la Mort. – Les tryptiques nous seront réservés. Je voudrais faire deux grisailles – très longues, en hauteur pour les volets de la Pornocratie. – C’est vrai, le satin est un peu fille, et il vaut mieux lui préférer le bois, mais pour des petits dessins c’est ravissant. –
À Vous d’amitié & à bientôt
Félicien Rops