La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2303
2302 | 2304

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Edmond] [Picard]
  • Lieu de rédaction
    Paris, 17 Rue Drouot
  • Date
    1882/02/05


Texte

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Je vous remercie bien Mon Cher Ami de continuer à me porter autant d’intérêt, & soyez persuadé que j’en suis fort touché. Je suis dans une disposition d’esprit o[ù] l’on est sensible à ces sortes de choses & mes amis de Belgique ne me gâtent pas ! J’étais resté – le dernier, – à Heyst jusqu’en octobre, dans une solitude qui cadrait avec le spleen que j’étais en train de broyer. Voilà pourquoi je ne suis pas retourné à Famelette ayant pour principe que le premier devoir quand on a quelque tracas, c’est de ne point en ennuyer ses amis, auxquels on ne doit porter que ses sourires.
Cependant je ne serais pas passé par Bruxelles sans aller vous serrer la main, mais je suis revenu à Paris directement, par Lille. Ce spleen venait des bouts de conversation & des lettres que j’avais échangées avec Rousseau & d’o[ù] il ressortait clairement, que ce qui avait empêché « l’État » de me récompenser comme le plus médiocre des paysagistes ou l’excellent dessinateur Devaux, c’était (ce qui, à vous paraissait n’avoir aucune importance,) : la tendance de mon art. Je peins les filles, des gens de mauvais monde &c &c – Comme si je n’avais pas autre chose dans mon œuvre. Il n’y a rien à ajouter à cela !
En fin de compte, comme je voulais un subside, étant le seul des artistes de mon temps qui n’ait pas encore mangé une cinquantaine de mille francs au gouvernement. j’ai demandé une commande.
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C’était mon droit d’avoir un travail à faire, & ce n’est pas une récompense du tout. Rousseau qui m’avait d’abord proposé d’illustrer les œuvres de Grétry pour je ne sais quel édition que prépare Gevaërt, a fini très aimablement par me laisser libre de faire ce que je voudrais, le chiffre du subside n’a pas été fixé d’ailleurs.
– Pour en revenir au sujet de votre lettre : la main sur la conscience, entre nous, sans pose d’aucune sorte je vous donne ma parole d’honneur Mon Cher Picard que je m’inquiète d’une décoration quelconque autant que vous pourriez vous en inquiéter vous même. La médaille de St Jacques de Compostelle me remplacerait parfaitement la chose. Si j’ai cherché à obtenir ce semblant de récompense vous savez quelle raison grave & respectable j’avais de le faire. – Je ne suis pas de ceux qui disent ces choses là par dépit, par envie, par orgueil ou pour quelque cause de ce genre. – Vous avez peut être cru vous même que j’exagérais la portée de l’ostracisme dont j’ai été la victime, relativement à mes relations avec mon fils ; – qui sait ? d’autres ont pu croire que c’était peut être un moyen quelconque, un peu grossier, pour intéresser à cette cause. – Je vous dirai tout simplement que, depuis que des gens qui ont intérêt à ce que mon fils tienne son père en parfait mépris, ont eu la lacheté de lui insinuer que l’omission de mon nom dans la fournée de nominations de l’an dernier venait du mépris public dans lequel j’étais tombé, – je n’ai pas voulu revoir mon fils.
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Je ne lui en veux pas du tout à ce pauvre enfant. Les gens qui m’on accusé auprès de lui & qui ont habilement profité de la circonstance, ont fait leur besogne en conscience. Ils y ont été d’ailleurs aidés par les tendances un peu religieuses d’un enfant élevé par une mère très catholique & qui ne comprend rien aux choses d’art, & surtout d’art moderne. Ces gens craignent un testament de mon fils. Car mon fils pourrait mourir ! et tester en ma faveur !! Vous voyez que ces canailles religieuses de province voient loin !! Et cela se fait si adroitement & d’une façon si basse & si cachée qu’il n’y a pas même moyen d’avoir la satisfaction de tomber à coups de canne sur le dos d’un de ces misérables.
On a même cité le nom de ce pauvre Artan ! En faisant ressortir qu’on « avait décoré même ce garçon perdu de dettes, presque failli, vivant en concubinage au milieu de ses enfants » Et que j’étais même indigne d’être parmi ses pairs ! – Et au fond cela ne manque pas d’une certaine logique !!
– Voilà la récompense que j’ai obtenue pour avoir publié de beaux journaux d’art, des albums, des livres illustrés en Belgique & d’y avoir mangé à ce jeu une centaine de mille francs. – Ici, je serais officier de la Légion d’honneur après un effort « national » semblable !
On me demande de publier un ouvrage ou de faire une exposition pour me décorer. Les Livres je les ai faits. On me décorerait « Peut être » si je faisais une Exposition, si je dépensais quatre à cinq mille francs pour cela. Songez que je dois faire revenir des dessins d’Angleterre & d’Italie, de Florence o[ù] j’en ai deux ou trois fort bons, chez le comte
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Campriani. (En admettant qu’on me les donne ce qui est bien douteux !) Il faudra payer les dommages, les glaces cassées, les cadres abimés &c &c – Beaucoup de dessins qui sont à Paris chez des artistes sont mal encadrés. Il faudra de grands cadres & de grandes glaces pour les Cadres d’eaux fortes & de lithographies, pour les centaines de croquis de voyage. Et cette exposition ne ferait qu’un « scandale » ! Rendez vous à l’évidence Mon Cher Picard ! Raisonnons : La Tentation de St Antoine est « inexposable » Rousseau l’a dit lui même. L’Enterrement au Pays Wallon – (attaque à la religion & aux choses que l’on respecte,) est sous séquestre dans la faillitte Cadart, – qui m’atteint fortement, par parenthèse, & pour comble de joie, – La Buveuse d’absinthe est en Amérique – o[ù] ? – L’attrapade a été vue beaucoup & méprisée autant. L’Intérieur de Coulisses & la Sieste à Gouzien, Le Faune à Godebski, Les Cartes & la Vocation Religieuse au Comte de Chauvau, La pêche aux Grenouilles & le Secret de Polichinelle de l’éditeur Conquet, en y ajoutant l’Album des dessins pour réjouir les honnêtes gens & la série énorme – trente dessins au moins de Mr Noilly feraient rougir S.M Léopold II, le Comte de Flandre, la Comtesse idem & tout ce qui les entoure ! Je serai encore « plus méprisé » & la belle bande « le gros » d’ennemis que j’ai en Belgique jusque sous les tables auraient beau jeu ! – Je ne veux & ne peux d’ailleurs leur donner ces joies.
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Vous voyez Mon Cher Picard qu’il vaut bien me laisser dans mon trou, & ne pas passer votre temps qui est précieux à défendre un condamné d’avance, malgré votre talent & votre habitude du succès, vous ne gagnerez pas ma cause. – Notez que je ne me plains encore une fois que parce que mon rôle de père a été mis en jeu. Je peux n’avoir pas les qualités pour être un bon mari, mais j’ai la fibre paternelle très sensible & à vous – bon père – je peux avouer que tout cela me fait souffrir & cruellement.
Notez que je ne me plains que parce qu’on me force à demander des choses que je tiens en parfait mépris ! – Car je trouvais délicieux « mon état » d’artiste aimé & estimé des meilleurs & fort méprisé des « Officiels ».
– Je dois dire cependant qu’ici ce n’est pas du tout la même chose & Uzanne pourra vous répéter les belles propositions qui m’ont été faites pour illustrer le Rabelais & le Brantôme pour la collection des grands auteurs Français à laquelle on travaille, sous le patronage du Gouvernement. On me croyait Français ! Le mot de « pont d’or » même a été prononcé si je voulais me faire tout à fait français comme Van Marke & Alfred Michiels. – Ce n’est pas par vanité que je vous écris ceci, mais tout simplement pour constater un fait & pour vous dire que le « Gouvernement » n’est pas sottement puritain à Paris. Du reste a-t on attendu « une occasion » en Belgique pour décorer Devaux comme dessinateur, & Smits ? On les a décorés « sans occasion ». Il est vrai que quand on a le talent de Devaux, – on s’impose !!
Je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas été
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décoré comme dessinateur & parmi les graveurs ? On vient de décorer Manet & Braquemond ici : Braquemond a fait trente gravures & pas toutes bonnes ! C’est justice cependant parce que c’est un véritable artiste. « L’occasion » de le décorer comme il n’expose pas ne serait jamais venue. À certains artistes dont l’œuvre est à part, on peut faire des exceptions intelligentes. Ici on comprend tout cela d’instinct !
– Quant aux cotés légers de mon œuvre. Ils ne sont pas plus « légers » que ce que l’on trouve dans l’œuvre de bien d’autres. Je ne veux pas parler des anciens auxquels il ne nous faut pas comparer, de Rembrant qui a fait une série d’eaux fortes libres de Jules Romain, de Michel Ange, de Rubens & de ses Jardins d’amour, des maîtres du 18e siècle mais de nos contemporains. Le Gouvernement Francais & réactionnaire & religieux, n’a-t-il pas décoré Gavarni qui était l’auteur de dessins légers célèbres & Déveria qui avait illustré la Gamiani de Musset ? Millet, l’austère Millet a débuté par des nudités & fort lestes ! J’ai, de lui, eu dans les mains cent dessins – pas un de plus, pas un de moins, – des merveilles – plus que lestes ! – Meissonnier en a fait & Delacroix une Léda & un Ixion formidables. &c &c &c. Tout cela ne sont que des prétextes ou des niaiseries.
Voici donc ce que je vais faire Mon Cher Ami : je ne ferai pas d’Exposition en Belgique pour les raisons dites plus haut, je ferai pour mon subside un album de dessins gravés. Huit ou dix grandes eaux fortes Cela me coutera ce que le « Gouvernement Belge me donnera, mais je ne veux rien lui
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devoir ; puis cela fait je resterai dans mon coin. La Belgique m’a assez couté comme cela. À part vous je n’y ai guère d’amis. J’aime beaucoup Rousseau, je le crois fort honnête & plein de bonne volonté, sans parler de son talent qui est réel, & de sa compréhension de toutes choses, s’il le voulait il peut. Mais il a peur des responsabilités d’user son crédit, des reproches, des gens de la Cour & des gens de la ville & il ne fera rien pour moi en dehors d’un subside qu’il ne peut guère refuser lorsque les moindres des peintres Belges en ont eu, & des plus médiocres ! Je ne lui en veux pas. cela est dans son tempérament un peu timoré. D’ailleurs je n’en veux jamais à ceux que j’aime, & je trouve toujours des excuses à leurs petites lâchetés.
Défendre un ami comme moi est difficile, presque périlleux, quand on est en place. Puis il y a de si faciles & de si commodes prétextes pour ne point le faire !!
Merci, en attendant Mon Cher Picard, à vous, de l’avoir entrepris, comme je vous l’ai dit j’en suis très réellement touché & reconnaissant, mais j’appartiens à cette race d’artistes qui ne réussissent jamais o[ù] d’autres réussissent toujours. – Cela tient je le sais a des défauts personnels dont l’on peut se corriger. Un bâton a deux bouts en en coupant un, on ne supprime pas le bout, on n’a fait que diminuer le bâton. Et mes qualités si j’en ai, font partie de mes défauts. Je ne veux pas couper le bâton !
Je vous serre la main de bonne amitié & vous prie de présenter mes meilleurs compliments à Mme Picard.
Félicien Rops
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P.S. Une des raisons qui s’opposent à l’Exposition c’est le temps. Il me faudrait passer deux mois à cela ! arrangement &c &c. Et je dois travailler pour ma vie courante. Car je suis un grand travailleur ! – Sans en avoir trop l’air. Donc le temps et l’argent deux mois & quatre mille francs de frais pour un résultat très négatif, c’est trop, je n’ai pas les moyens de faire cela, tout simplement. Et cela pour être houspillé par les cuistres !
Non, j’aime mieux mon trou. N’êtes vous pas un peu de mon avis ?
Je vais avoir des dessins intéressants qui vont me revenir dans un mois ou deux en mars ou en avril. Il y en un qui ferait peut être l’affaire de Mr d’Aspremont. Vous m’aviez dit l’an passé qu’il serait peut être amateur d’un dessin de moi. Si vous êtes ou s’il est toujours dans les memes intentions je vous l’expédierais « à l’examen » Cela n’engage pas !! À vous
F
Je travaille à la Germinie Lacerteux de de Goncourt petit format malheureusement ! J’ai fait le frontispice des Diaboliques de B. d’Aurevilly. Je vous en enverrai une épreuve dans quelques jours.
Si vous voyez Jean Rousseau faites lui mes amitiées je vous prie & veuillez lui dire les raisons qui m’empêchent de faire une exposition.