La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 2304
2303 | 2305

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Edmond] [Picard]
  • Lieu de rédaction
    Paris, 21 Rue de Grammont
  • Date
    1883/11/23


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher Ami
Vous recevrez, probablement, en même temps que celle-ci, une lettre de Gouzien, l’inspecteur des Beaux Arts, un de mes meilleurs amis, & qui de tout temps, comme vous, m’a soutenu, consolé & encouragé, dans la déplorable carrière des « Arts Extraordinaires » choisie par moi.
– La question est celle-ci Gouzien a demandé à Mr Goblet ministre des Affaires Étrangères – par l’intermédiaire de Mr Lockroy, pour moi, la décoration de la Légion d’honneur. Tout le monde est bien disposé pour moi, & le ministre Lockroy a applaudi des deux mains à l’idée de Gouzien, mais – voilà le mais ! : cela dépend du ministre des Affaires Étrangères, parce que je suis Belge ! & l’on redoute une mauvaise réponse à la demande que sera chargé de faire Mr Bourée ministre de France à Bruxelles à savoir : Si cela n’est pas désagréable au « Gouvernement Belge « catholique » actuel que Mr Félicien Rops que la France veut bien reconnaître pour un artiste de grand mérite « soit décoré de la Légion d’Honneur ». »
Voilà la chose !
Évidemment, et encore après vos
[1v° : 2-3]
derniers plaidoyers (ah !) je dois être assez mal noté. Mais je crois que ce serait assez spirituel de la part du ministre actuel Belge, de faire ce que n’ont pas fait mes amis Bara, Graux & Olin, lorsqu’ils étaient au pouvoir. Il est vrai que je n’ai jamais voulu leur rien demander, à eux, libéraux.
Donc Mon Cher Picard, comme je sais que vous avez des influences toutes particulières & que votre parole est d’un grand poids, vous, le « discendi peritus » ; comme je sais aussi que Mr de Burlet est un galant homme qui veut bien, comme artiste, me reconnaître quelque talent, je vous prierai de faire auprès de lui, & auprès du ministre des Beaux-Arts, quelques démarches pour que : la réponse du Gouvernement Belge au Gouvernement Francais me soit favorable.
– Inutile de vous dire, Mon Cher Picard, qu’aujourd’hui, si je vous prie d’intercéder en ma faveur, c’est que ici, un peu comme partout l’artiste décoré vend ses œuvres le double de l’artiste non décoré. C’est bête comme un cochon, mais c’est ainsi. Je vends mal, & il faut que je vende mieux, voilà. J’en ai besoin. C’est un grave & un très sérieux service d’ami que je vous demande là.
– Si j’étais Français, cela ne ferait qu’un pli, mais à tort ou à raison, je n’ai pas voulu me débarrasser de ma nationalité, & j’en pâtis.
Gouzien a essayé de vous voir hier, mais il parait qu’il vous a manqué.
Croyez vous que je ferais bien d’en écrire à Rousseau ? C’est mon cousin, il est bon garçon, mais je crois à un dépot d’eau bénite de Cour dans son bureau. –
La chose est simple : je n’ai jamais rien demandé à ma patrie, je ne lui demande que de ne pas me nuire. Cela ne coûte pas d’argent, cela !
– Si on soulève la question d’immoralité, vous saurez leur répondre à « eux ». Puis il ne faut pas oublier qu’il y a actuellement d[an]s le commerce cent eaux fortes qui ne sont pas de moi. On vend des horreurs, & des imbécilités, ce qui est pis, sous mon nom, & en Belgique surtout.
Je compte sur la très réelle amitié, & très probante aussi, que vous m’avez toujours manifestée, & je vous serre la main d’affection,
Félicien Rops
21. Rue de Grammont.
Prière de faire vite surtout ! La lettre du ministre des Affaires Étrangères à Mr Bourée a dû partir aujourdhui, pour Bruxelles, & la réponse arrivera vite ! – Si elle est mauvaise cela sera navrant pour moi, à tout points de vue. – Donc je sais que votre est précieux, mais donnez
[2r° : 3]
m’en sans tarder un morceau, & tout sera dit.
Présentez mes meilleurs & mes affectueux Compliments à Mme Picard je vous prie Mon Cher Ami.
À v[ou]s
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