La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1356
1355 | 1357

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    Victor [Hallaux]
  • Lieu de rédaction
    Namur
  • Date
    1850/11/18


Texte

[1r° : 1]
Mon Cher et Inimitable Victor,
Quand on fut toujours vertueux
On aime a voir lever l’aurore… me dis-tu…
….. Toujours Vertueux !!! voilà un proverbe qui est terriblement paradoxal par rapport a toi ! Tu as bien raison de pas la voir lever ; l’aurore, bien entendu car si c’était autre chose qui eut quelque rapport au beau sesque de Bruxelles je ne te blâm[illisible: lacune] pas, au contraire, c’est que hélas ! ta pauvre vertu est restée bien loin ! quelque part comme sur le rempart de l’arsenal, ou sur le gazon des érotiques prairies de la Plante.
Mais du reste il faut convenir que dans ces lieux charmants (intra ou extra muros) on jouit de points de vues délicieux, surtout lorsque l’on s’est préalablement muni d’une modiste quelconque, d’une lorgnette quelconque, et qu’on regarde près d’un trou.… quelconque… (de la lorgnette bien entendu)…. Je connais une certaine personne plus ou moins angélique qui serait excessivement de mon avis…… je crois même qu’ell’est déjà. Mais parlons d’autres choses autrement je devrais le dire a confesse….. Ô Ciel ! que dis-je ! bientot je ne pourrai plus trouver d’expressions qui ne pourraient blesser ma pudique suceptibilité. ASTU!!!!!!, elle est encore a Namur, elle pleure se desespère, arrache ses beaux cheveux blonds (je ne lui en ai pas encore vu d’autres tu est peut être plus instruit que moi) et tout cela pour toi, pour un vaurien qui passait son temps a grisetter à Namur toute la soirée et qui le lendemain allait bien pudiquement bien timidement lui sâlir le front d’un chaste baiser !!!!! Ô Astu !!! dans quel bras est-tu !!
À propos d’Astu mon bon Victor je dois te parler de Félicien Thirionet qui m’assomme d’une demi douzaine de lettres par semaines et auxquelles j’ai déja répondu une fois ! Il ne cesse de déblatérer contre toi et lorsque je lui en demandes la raison il ne cesse de m’embêter en me disant qu’il ne peut me la dire, qu’il en a donné sa parole,
[1v° : 2]
et cent bêtises a l’avenant, je voudrais bien que tu me dise pour quelle raison il ne veut plus aller avec toi, quoiqu’Astu le faissejoliment.
Lévy travaille a se le rendre plus beau en papillonnant de belle en belle, je ne le vois plus si souvent a cause de mes maudites classes. Je crois qu’il ne partira pour Paris qu’après avoir marié sa sœur qui épouse un coffre renfermant je ne sais combien de millions, il est vrai que le jeune homme qui est le complément du coffre susdit, est beaucoup mieux que le premier beau frère mirmidonien que nous avions eu sous les yeux et dont notre perspicacité avait découvert de si bons cigares ! c’est dommage qu’il n’était pas propice à la culture de la carotte. Tu sais que ce légume aussi appréciable que mal apprécié était principalement cultivé dans notre société et que nous étions parvenus a lui rendre ses qualités primitives. Vraiment nous aurions du soumettre une de ces magnifiques carottes aux membres des expositions agricoles, ils l’auraient peut être gobée…
[fig. 1]
…….
J’ai bisqué comme Bergeron lorsqu’on ne rit pas de ses mauvais jeux de mots, quand j’ai su que je ne pouvais pas aller a Bruxelles vous voir, aux fêtes de Novembre ; c’est ma digne cousine Alphonse qui a inculqué a maman les maximes les plus fausses par rapport à Bruxelles. Mais cela ne fait rien. j’irai à la Noël et là je me dédomagerai et puis le carnaval arrive Binche nous attend c’est là que nous nous amuserons plus que des dieux, qui du reste ne doivent pas beaucoup s’amuser a entendre éternellement chanter, le Gloria tibi dimine et autres gaudrioles du même genre. Tu me dis de te rapporter les cancans de la ville, il me faudrait quarante in folio, du reste en voici un résumé : « On dit que je marche sur les traces de Richald, idem que je n’égliges mes études avec mon cheval (J’ai fait sensation avec mon cheval en ville j’ai fait un million de conquètes) idem, que l’on est sûr que tu fais des bamboches a Bruxelles, idem que Léon était un grand sournois ce que je m’efforce de refuter a cor et a cris, idem que ασθυ m’aime toujours (ne te brules pas encore la [ceveille ?] pour cela) idem on s’étonne que j’ai coupé mes cheveux, idem que c’est par desespoir d’amour idem que je vais me marier idem que Levy a une demi-douzaines de mioches idem idem je ne sais plus quoi………………. Tourne l.P.
[1v° : 3]
Je vois dans ta lettre que tu dis que c’est toi qui m’as écrit je t’en demandes mille et un pardons, ta dernière lettre était du 7 octobre, la mienne était plus récente mais elles s’étaient croisées et la tienne était arrivée 10 jours plus tard parce que le digne oncle à laquelle tu l’avais remises pour moi l’avait oubliée. Je vois en suite αστυ écrit avec un tau je prétends que c’est avec un θ qu’on doit l’écrire ..parceque………. enfin n’importe je te dirai cela une autre fois. Quant a moi Mon Trop regretté Victor j’ai quitté ma grande chambre parce qu’elle était trop grande et trop vide depuis que vous êtes partis, je m’y trouvais trop seul. j’ai pris celle de Maubille qui n’est plus à Namur. j’ai fait couper mes cheveux à la mal-content, ce qui me donne un faux air d’un singe auquel on a coupé les oreilles, je pleure, je m’ennuie, et… je perce des pipes.
Richald m’imite, et nous.. pleurons ensemble en fesant des élégies entre une bouteill[illisible: lacune] de n’importe quoi et un panetellas………. Plaignez notre sort ô vous qui respirez l’air méphitique mais tant désiré de la splendite Bruxelles……
Adieu ou plutôt à la Noël
Je te presse dans mes bras à l’instar d’Aline
Félicien R
P.S. Maubille te donnes des poignées de main a te casser les os ainsi qu’a Marcq il est fermier et boit d’une haleine six pintes de vieille Keut. J’écrirai demain a Marcq aujourd’hui je fais comme mon quinquet je tombe, faute de courage.
adieu
Namur le 18 novembre 1850
Ασθυ !!!!!