La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1491
1490 | 1492

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [René] Pincebourde
  • Lieu de rédaction
    Paris
  • Date
    1895/11/05


Texte

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Mon Cher Monsieur Pincebourde,
Je crois qu il vaut mieux que nous en restions là l’un & l’autre. Je ne m’occupe pas de la douceur de votre caractère et je me fiche de vos vertus privées. Vous me demandez si vous pouvez venir me voir ? Si vous croyez que cela soit nécessaire ou bon à quelque chose, venez, cela m’est égal. Si vous avez 1200 frs disponibles, & si cela me convient, je pourrai peut être vous vendre une collection, mais je n’y tiens pas. Je n’ai pas de temps à perdre, et vos râleries m’agacent.
Une fois pour toutes, je ne reçois ni de vous, ni d’autres des listes ou des demandes. Vos listes j’en ai allumé mes cigarettes et si vous m’en envoyez encore, je les emploierai à de plus humbles usages. – Encore une fois, et encore : pour toutes , ceux qui veulent de mes œuvres, doivent s’y prendre de cette façon : mettre un billet ou deux, de mille frs dans leur main droite & un portefeuille sous leur bras gauche, – Regarder ce que je leur propose, en déposer le prix sur le coin de droite de ma table si la chose que je leur montre leur va, & se retirer noblement si cela ne leur va pas, ce dont d’ailleurs je m’inquiète comme du grand Colin Tampon. Je me fiche de savoir ce que vous
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voulez acheter, je ne m’occupe que de savoir ce que je veux vendre. Voilà ! C’est net n’est ce pas ? – Vous êtes un mauvais acheteur, et vous vous connaissez en art comme un caniche en géométrie. D’où il s’en suit que ne pouvant juger – mais absolument pas ! ce que vous voyez, vous croyez que lorsque vous sortez piteusement un vieux billet de banque de Charles X, vous payez la valeur d’œuvres d’art que les autres marchands achètent avec remerciment, et sont heureux d’acquérir à un prix double de celui que vous offrez, vous ne comprenez pas, en marchand idéalement rapiat que vous êtes, que depuis que je suis entré en relations avec vous, la valeur de mes eaux fortes a doublé, et celle de mes dessins triplé, et quadruplé ! Je n’en veux d’autres preuves que les prix qu’en offrent, quand ils peuvent les obtenir, les Pillet, les Gougy, Pigeon les Arnoult, Sagot, Charavay, Melet, Gustave Pellet, Brunox, Vos, Jorel et bien d’autres ! – Même chose pour les dessins ! J’en aurais un millier, qu’il ne m’en resterait pas un ! Quel intérêt voulez vous que j’aie, d’aller encore à nouveau recommencer avec vous à râloter sur les prix, et des prix que je peux avoir d’emblée avec des gens qui me paient ce que je demande (et je n’abuse jamais de cette position !) Si vous aviez acheté les choses aux prix que je vous proposais, vous auriez acheté et revendu à bon prix, comme les gens dont je viens de vous citer les noms et qui vous ont passé sur le corps et vous auriez en votre bonne escarcelle de cuir deux ou trois mille francs que vous avez laissé à d’autres. Vous avez eu raison d’ailleurs. Vendre des Rops, cela n’est pas
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de votre envergure. L’École du Grand Morin suffit à l’ampleur de votre vol, donc il faut acheter aux autres Mds, cela pourra satisfaire les quelques bonnes vieilles bêtes qui continuent à chercher des émotions au rabais : 34. Rue de Verneuil près la rue de Beaune (quai Voltaire,) . Je crois que je suis dans le vrai,
– Laissez cela à d’autres, j’y gagnerai, vous aussi, et les vaches seront bien gardées. Puis je n’ai pas le temps d’écouter vos variations sur le gémissophone, nous sommes trop vieux pour cela. Gardons nos plaintes pour l’enfer o[ù] nous irons quand vous voulez je ne vous ferme pas ma porte seulement soyez à 8 h. le Jeudi chez moi à neuf heures du matin. Ne vous effrayez pas trop, je bouscule tous les marchands, comme le bon Dieu, et cela me garde en joie. C’est le moyen de se garder les dents propres. Une lettre de cette taille cela vaut six francs chez Charavay 34 faubourg Poissonnière, quand elle est de Rops. Je vous la porte en compte, –
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