La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 1672

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
    [Félix] Nadar [Tournachon]
  • Lieu de rédaction
    Corbeil-Essonnes, Demi-Lune
  • Date
    1890/10/00


Texte

[1r° : 1]

Mon Cher Nadar,

Je viens invoquer ta vieille amitié, qui m’est précieuse, plus précieuse que tu ne peux en juger par mes actes, ou plutôt par mes « non-agissements ». Donc il faut avant tout, que tu n’imputes pas à mon cœur les défauts de mon esprit, & qu’à l’instant, tu me fasses ta bonne figure & ton large sourire tout comme si je t’avais écrit six fois depuis le mois de juin, & j’avais été moi-même tous les quinze jours prendre des nouvelles de ta chère femme que nous aimons tant, & de toi-même. Il faut que tu saches que je suis un être non « singulier » du tout, mais très incompréhensible, même à moi-même. J’ai été doué à mon berceau par beaucoup de très belles personnes qui exerçaient la profession de fées, et qui avaient été invitées par ma mère à venir doter son fils d’une foule de dons variés. Mais la « Fée oubliée » la terrible bancroche que l’on oublie toujours ! est apparue à son tour, et se penchant sur mon berceau m’a dit : Je ne peux t’enlever les cadeaux que ces dames viennent de te faire, mais je veux aussi te donner le mien : « Toute ta vie tu ne feras jamais, ce que tu aimerais le mieux de faire ! »

Et voilà comment t’aimant comme un frère aimé qu’on aimerait beaucoup ; aimant, comme tout le monde l’aime, ta chère & admirable femme de l’amitié la plus sincère et la plus respectueuse, je me suis depuis Juin enfermé à la Demi-Lune là à coté de vous, sans vouloir voir personne, vivant comme un putois, et comprenant tellement que j’étais une brute indigne même de regarder les fleurs, que je ne voulais plus m’en occuper ! Nous avions heureusement des nouvelles de la santé de ta femme par ton Paul.

Maintenant le vrai VRAI, le voici Mon Cher Nadar :

[1v° : 2]

c’est que je viens de traverser, & que je traverse encore la « Crise » la fameuse Crise que traverse à un certain moment de leur vie artistique, ceux qui sont réellement de vrais artistes. On a le sentiment, non pas que l’on n’a pas de talent, mais qu’on a que le talent « courant », tiré maintenant à Paris à mille exemplaires. On sent que « Le GRENADIER, le terrible grenadier des vieux tirs à la carabine, n’est jamais sorti, si souvent qu’on l’ai visé ! ; qu’on a mis dans le gris et pas dans le blanc. Et l’on commence à s’en apercevoir par les éloges des Peintres, race que j’ai en horreur, (à part deux ou trois exceptions à noter,) à cause de son coté banal, simiesque, talentueux & anti-génial. Comme le des Esseintes de Huysmans j’ai toujours cru que « l’œuvre d’art qui ne se contente pas de susciter l’enthousiasme & l’approbation de quelques-uns, qui ne demeure pas indifférente à la grosse masse des artistes, devient par cela même polluée, banale presque repoussante. » – Je voudrais de nouvelles formules, même inférieure aux anciennes ! Comme je préfère une blouse neuve, de forme invue, à toutes les défroques de soie & de velours trouées par dix générations de Rois ! – Depuis deux ans, en mes impuissances, je ne fais que déchirer ce que je fais, – quand c’est sur papier, – à le trouer quand c’est sur toile, à le marteler quand c’est sur cuivre. D’o[ù] : non pas un désespoir violent, mais une tristesse continue, persistante, & un découragement incessant & navrant, tournant à la manie, manie que je voyais grandir & s’accentuer de jour en jour avec une quasi-terreur, comme un Mr qui aurait dans la tête un baromêtre, sur le tube duquel il pourrait voir, par un phénomène de vue réflexe, monter sa matière cérébrale, au lieu de mercure, & grimper effroyablement, du cran de l’Idée-Fixe à celui de la Folie.

[1v° : 3]

Maintenant cela va un peu mieux, et c’est encore cette bonne nature qui aide à ma guérison. Ce doux soleil d’octobre, qui semble caresser comme avec la main les coteaux d’ici m’est tonique. Dans quelques jours vers le 25 car je ne peux guère avant cette date, quitter un ouvrage que j’ai commandé, – dans mon besoin de faire ou de faire faire « quelque chose » et « n’importe quoi » ; & que les ouvriers d’ici, inexpérimentés ne peuvent exécuter sans moi, si vous êtes encore à la campagne, j’irai te demander à déjeuner tout seul.

J’espère me remettre cet hiver à l’ouvrage, soutenu par l’affection si douce des excellentes femmes qui sont toujours prêtes à m’alléger toute souffrance physique ou morale. Mais j’ai peur de « faire bête ! » et de me décourager encore !! J’ai « le trac, le même qui me tenait au ventre, quand un soir à l’Académie de Namur, le Maître, m’a fait asseoir anxieux et fier, vis à vis d’un sapeur du 9e régiment de ligne qui représentait le terrible : modèle vivant !!

Fromentin m’avait, avec une tendresse de père, souvent prédit « ce retour d’âge » artistique, et m’en avait parlé longuement ; et il terminait en disant : Ce n’est jamais ce Carolus, – « Carolus sa moutarde ! – qui passera par là ! – mais moi j’y suis, et j’en creverai peut être. » ! Qui sait ? si ce n’est pas de cela qu’il est mort !

Transmets toutes mes grandes amitiés & mes souhaits de bonne & rapide guérison à Madame Nadar. Et toi écris moi un mot de pardon & de belle amitié. Cela me fera plaisir, fort.

À toi de vieille & vraie amitié, & quand ton brave Paul reviendra serre lui bien la main pour moi.

Félicien Rops