La province de Namur, au coeur de votre quotidien

N° d'édition 3556
3555

  • Expéditeur
    Félicien Rops
  • Destinataire
  • Lieu de rédaction
    Stockholm
  • Date
    1874/08/07


Texte

Vous avez attendu mes lettres, mais nous mêmes, nous avons attendu ce Stockholm tant rêvé et tant désiré ! Et nous n’arrivons qu’à temps ! Dans quelques heures le congrès s’ouvre, les grands cordons et les rubans des académiciens de toutes les races s’agitent au vent comme le panache d’Henri IV ; nous les retrouverons sur le chemin des honneurs et des banquets. Tout est préparé ; les discours sont chauds, on est satisfait des catachrèses, les exordes sont réussis ; j’ai goûté les synecdoques, elles sortent de chez le bon faiseur ; les antithèses sont un peu avancées, mais on rafraîchit les heureuses comparaisons ; à l’heure qu’il es, on truffe les dernières périodes et l’on ajoute quelques grains de sel aux péroraisons. Et nous avons failli faire attendre ! Nous, artistes que nous sommes, nous avions pris par le chemin des écoliers et la fantaisie nous était venue de visiter Hanovre, cette mélancolique Pénélope qui semble attendre le retour d’Ulysse, en brodant pour le roi bien-aimé des petits squares vert-pomme « avec des fleurs dessus » qui lui feront bien plaisir si jamais il revient ! Hélas ! les dragons de Bismarck ont cent têtes comme ceux des Hespérides ! – Je n’ai pas le temps de vous parler de Hambourg, de ses vieilles maisons hanséatiques, de ses lacs qui feraient venir l’eau à la bouche du bois de la Cambre, des ses belles juives qui donnent aux chrétiens l’envie de reprendre la maison Rotschild et de se faire israélites, n’étaient les exigences des baptêmes bibliques ! Quant aux Allemandes, elles ont toujours les mêmes yeux de poisson cuit. Rêverie, pâtisserie, confitures, vergissmein-nicht, et mains poisseuses, au bout des deux fameux bras gauches dont parle Henri Heine.
À Kiel nous avons trouvé les premières hordes de « congressistes ». Il y en a de tous les pays, de tous les âges, de toutes les couleurs et de toutes les perruques. Car, autant les vrais savants sont doux, modestes, bienveillants, et se tiennent cois comme ce bon M. de Quatrefages, qui en s’occupe tout le long du chemin que de trouver un bon petit coin pour reposer sa bonne petite tête, il y a les faux savants qui tapagent et piaillent comme les geais d’Aristophane. Et il en ainsi de toutes choses : chaque art et chaque métier, chaque plante et chaque animal ont leur parasites qui en vivent. La peinture a le rapin, la musique a « l’exécutant », la science a le cuistre ! Terribles, les cuistres ! Ils sortent des académies de province raides, gonflés, grimauds et gourmés, clignant derrière leurs lunettes bleues et injuriant en toutes les langues trépassées les soleils d’or, les vieux arbres, les rochers, les fleurs, les oiseaux, les papillons, toute la grande nature qui les regarde passer dans leur laideur du haut de son immuable et éternelle beauté.
Ils hantent surtout les congrès, « ces fêtes de l’intelligence qui réunissent sur le terrain neutre de la science tous les pionniers de la pensée », ‒ ils encombrent les gares, traînent après eux les créatures grotesques et passives qui les aident dans leurs travaux, se dévouent à la reproduction de leur sous-genre, et sont d’ailleurs presque tous d’un préhistorisme incontestable.
Heureusement il y a la lumière du tableau dont ils sont l’ombre, et pas même l’ombre : le revers ! Voici venir les représentants de la vraie science : M. Nilsson, le doyen des archéologues que se disputent la Suède et le Danemark : M. de Sélys-Longchamp qui, avec Dupont, va représenter vaillamment notre pays ; M. Bertrand, le conservateur du musée de Saint-Germain : M. Berthelot ; M. Von Quast, un Poméranien ; M. Engenhardt, un Danois, et M. de Quatrefages, de l’Institut de France.
Après ces noms arrivent les « amateurs » et les praticiens : MM. Borremans et Alfred Bequet, de la Société archéologique de Namur, dont le musée est justement renommé ; M. Hagemans, représentant de Chimay ; MM. Félix Regnault, délégué par la Société d’histoire naturelle de Toulouse ; M. Worsae, ministre de l’instruction publique à Copenhague et homme aimable, ce qui ne gâte rien ; M. de Marsy, de Wiekefeld, chambellan de S.M. le roi de Danemark, etc.
La traversé de Kiel à Copenhague se fait de nuit ; le steamer est petit, relativement au nombre considérable de passagers que le congrès attire. La plupart préfèrent rester sur le pont pour des causes inexplicables et inarrables. Il souffle une méchante brise de nord-ouest qui soulève une lame courte et brutale, fatale à la science. Parfois une vague balaie l’avant du bateau et vient réveiller par une douche glaciale quelque archéologue, roulé dans sa couverture et rêvant aux dolmens scandinaves ou aux palmes de l’Institut, récompense méritée de tant de souffrances épigastriques.
À Copenhague les Belges se retrouvent chez eux. Il y a évidemment entre les Danois et les Belges une grande analogie et, de plus, certaines parties de Copenhague rappellent des quartiers de Bruxelles. Les gens y ont une allure leste et dégagée, une figure bienveillante qui contrastent avec la patauderie de l’Allemagne du Nord et surtout avec l’insociabilité que les Prussiens ont élevée à la hauteur d’une religion. La bienveillance est la première de toutes les vertus parce que c’est la seule dont nous puissions faire profiter nos semblables ; portée à son idéal, elle s’appelle la charité. – Les écoles allemandes du nouvel empire feraient bien de comprendre « cette branche » dans le programme de leurs études.
Visite au musée : Thorwaldsen est la grande figure artistique du Danemark pour les Danois. Son nom a acquis dans le nord de l’Europe une réputation dont on ne se fait nulle idée dans les pays du centre. Bronze, fer, cuivre, faïence, porcelaine, terre cuite, marbre et pierre, tous les matériaux ont été employés par les Danois pour reproduire les œuvres de leur artiste de prédilection. On trouve des Vénus de Thorwaldsen dans son assiette au moment où on y pense le moins, et cette persistance à vous imposer Thorwaldsen finit par vous indisposer contre ce brave homme qui n’en peut mais. À mon humble avis, Thorwaldsen réduit à de justes proportions est le type du sculpteur classique, convenable, compassé, doctrinaire, si je puis m’exprimer ainsi. Ses œuvres sont empreintes d’un caractère d’élégance froide qui les font aimer des demoiselles de bonne famille et des gens bien élevés. Nulle passion d’ailleurs et nulle inquiétude de la vie. C’est un Canova gelé, et l’on sait que ni Canova ni Flaxmann n’étaient des hommes fougueux, ce qui les distingue des Mgr Plantier, le plus fougueux des prélats.
Le lendemain départ pour Malmoe, le premier port de la terre suédoise. On vient à peine de lever l’ancre et déjà la colonie belge est en émoi ; on a perdu un notaire de Bruxelles ; on l’a vu à bord, et puis : plus rien ! On se perd en conjectures et en suppositions. Parmi ces dernières, il en est que ma plume se refuse à reproduire par dignité pour le corps des notaires, dont le nombre est si regrettablement limité. On parle d’enlèvement, de séduction irrésistible, d’une Copenhaguaise blonde comme un écu neuf, enfin les méchancetés se croisent dans l’air et les dames sourient derrière leurs éventails. Mais on ne retrouve pas le notaire !
La traversée est charmante, il fait un temps gris perle, à la fois léger, lumineux et couvert, un de ces temps qu’un vieux dicton parisien appelle naïvement :
Un temps de demoiselle
Ni pluie, ni vent, ni soleil !
Il semble que le bateau nage dans une mer d’argent bruni. Elseneur, me dit-on, est à notre gauche. L’Elseneur d’Hamlet ! Quelle grandeur épique gagnent certains lieux auxquels ont touché les poètes ! Cythhère dort perdue au milieu de la mer de Crête ; mais en regardant bien on verrait dans son ciel bleu tournoyer les colombes de Vénus Aphrodite ; Ithaque a beau s’appeler : Theaki, et n’être plus qu’un port de refuge où viennent échouer les balancelles napolitaines, c’est toujours Ithaque ! Et l’ombre de la grande Minerve ette encore sous les bois de chênes verts et d’oliviers !
On arrive, c’est la Suède, c’est Malmoe.
Des maisons basses à grands toits rouges, le pied dans l’eau, une tour d’église rappelant les constructions finnoises et russes, une odeur de sapin particulière à tous les ports du Nord, tout cela vous donne bien l’impression d’une terre nouvelle, presque d’un autre continent.
Le trajet de Malmoe à Stockholm ne détruit pas l’impression reçue. C’est le royaume du vieux Thor qui se déroule devant nos yeux.
Les lacs se succèdent immenses et déserts ; pas une barque, pas un pêcheur. Ce sont des Sahara liquides. L’eau remplace le sable. Tout cela est parsemé de blocs erratiques d’où s’élancent les sapins et les bouleaux et où poussent quelques vieux chênes qui se soutiennent entre eux comme des vieillards se prêtent un mutuel appui. Parfois un balbuzard ou un aigle pêcheur plane immobile au-dessus de ces immensités grises et n’en fait que mieux ressortir la solitude et l’abandon.
Arrivés de nuit par une pluie battante à Jokoping, dans un immense hôtel qui doit ressembler à ces énormes établissements que l’on trouve dans les stations du Pacifique au milieu de la prairie de l’Ouest, nous nous levons à quatre heurs du matin avec Maurice Hagemans, un nom de vaillant peintre que je vous prie de retenir, et qui aura cours ; nous détachons de la rive un bateau et nous nous mettons bravement à faire une esquisse de cette ville bizarre et japonaise, avec ses maisons en bois peintes en rouge, couchée au coin d’un lac à peu près grand comme la Belgique, et ayant pour toile de fond des montagnes d’un bleu d’outre-mer qui mettraient en joie l’âme de notre ami Roffiaen.
Encore un jour entier en chemin de fer. Une particularité des stations suédoises : à certaines gares on trouve préparés des repas froids et chauds, d’une abondance et d’une profusion de mets étonnantes, seulement il n’y a pas de chaises, on mange debout, peu ou beaucoup, à votre guise ; une croûte de pain s’y paie au même prix qu’un poulet ou qu’un demi-saumon. Il n’y a qu’un prix fait : une rixdale (un franc et quarante trois centimes) pour un dîner qui coûterait quinze francs sous notre ciel béni et sous nos heureuses latitudes.
Stockholm ! Stockholm ! la Baltique ! le lac Malare avec ses deux cent et soixante îles ! Le soleil se couche dans sa gloire derrière des rochers hérissés de mâts comme des dos de porcs-épics, c’est prestigieux ! – Il n’y a rien à dire, on se tait, l’on regarde et l’on admire.
Au Grand Hôtel, une auberge de haut étage, qui vaut son homonyme à Paris, on se heurte à tous les archéologues de l’Europe : M. Leemans, el Hollandais, y coudoie M. Bogdanow, le Russe ; M. Pigorini, l’Italien, embrasse M. Dupont, le Dinantais, M . Evans parle anglais à M. Virchow qui lui répond en allemand, et Melle Nilsson sourit à Melle Camille Doucet, M. de Quatrefages a trouvé le petit coin qu’il cherchait depuis Kiel ! – Nous sommes arrivés !
Montons au capitole pour remercier les dieux !
Dans quelques heures le congrès s’ouvre, et dans quelques heures je vous dirai ce qui s’est passé.
Évidemment, on reprochera à mes pauvres lettres de n’être « point sérieuses ». Je vous prouverai bientôt que je sais, comme un autre, rendre compte d’un gros discours, quel que soit son poids. Quant au public je lui ferai répondre par Taine :
« Quand une chose me plaît, je ne prétends pas qu’elle vous plaise. Le ciel nous préserve des législateurs en matière de beauté, de plaisir et d’émotions ! Ce que chacun sent en lui est propre et particulier comme sa nature ».
Et avant lui le vieux et éternel Montaigne avait dit :
« Je ne donne pas mon opinion comme bonne, mais comme mienne ». Et puis chacun ne sait-il pas que l’on ne peut contenter tout le monde et son maire !
À demain.
FÉLICIEN ROPS